« Comancheria », un polar dont il faut suivre les flèches empennées

comancheria_dh(Paris, Forum des Halles, le 20 septembre. Cliquer pour agrandir.)

David Mackenzie, le réalisateur écossais, a tout compris, pour son film Comancheria : comment se retrouver dans l’ouest du Texas sans mettre en scène les paysages eux-mêmes (titre original du film : Hell or High Water), avec leur routes droites comme des voies romaines et les voitures américaines plus ou moins déguinglées et les pompes à pétrole avec balancier, plus une petite éolienne qui grince au vent près du « ranch » familial, et introduire, dans ce « champ clos » ouvert sur l’immensité, deux types qui vont braquer des banques de petites villes à moitié désertes, tout en étant poursuivis sans le savoir par deux « rangers » dont celui joué par Jeff Bridges (l’inoubliable personnage de The Big Lebowski des frères Coen), dans un rôle où l’on se demande s’il ne rend pas un hommage paradoxal au Marlon Brando du Parrain de Francis Ford Coppola.

L’efficacité de ce polar tient dans la fluidité du scénario, dans le jeu « habité » des autres acteurs (Chris Pine, Ben Foster…), dans la « poursuite impitoyable » à laquelle on assiste, avec la musique « country » qui le scande, avec sa fin anti-conformiste et moralement osée. L’analyse sociologique (le pouvoir des banques qui crée son propre « dérobement » par vengeance) vient se coller en contrechamp à la réflexion sur la violence (le port d’arme autorisé pour n’importe qui) et au constat d’une économie où l’implacable laisse la place à l’irréparable.

Ce film se regarde comme lorsque l’on lit un « polar » de la Série noire d’un auteur inconnu : on se laisse aller, les plans – tous choisis et pensés avec soin – s’enchaînent comme les pages se tournent, et l’instant présent vous saisit dans sa brutalité et son impact.

Certes, il ne s’agit pas, avec Comancheria (on foule le territoire des Comanches, massacrés et spoliés par les Américains et l’un des deux gangsters se croit devenu l’incarnation, comme l’Indien qu’il a rencontré et le « partenaire » qui accompagne le « ranger » auquel Jeff Bridges donne sa profondeur désabusée, « le roi de la plaine » au temps de la Conquête de l’Ouest), d’un film métaphysique à tendance western ou pseudo-intellectuel : le cinéaste nous montre une simple histoire de violence (« History of violence » ?), de face, en gros plans ou en panoramiques, et les raisons sociales, sans les souligner à gros traits, qui la déterminent.

Une réflexion qui pourrait être utile à ceux qui croient qu’en construisant des prisons supplémentaires on va régler, d’un coup de baguette magique, le problème endémique qui fait éclater toute société inégalitaire au travers de ses racines mêmes.

Dans le casino où les frères braqueurs passent une soirée et une nuit, deux flèches empennées, immenses et lumineuses, clignotent comme pour rappeler la voie historique d’où ils viennent et annoncer celle vers laquelle le destin les conduira.

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11 réflexions sur “« Comancheria », un polar dont il faut suivre les flèches empennées

  1. brigetoun dit :

    me donne envie de le voir
    un western de notre temps, et qui pense bien
    saveur

  2. gballand dit :

    J’irais bien, mais je me souviens de votre dernière critique de film, alléchante, et ce film-là, je ne l’ai toujours pas vu !

  3. @ galland : je ne vérifie pas si un avis purement perso est suivi ou pas… De toute façon, quelques mois après, vous pouvez toujours acheter le film en DVD si vous n’avez pas oublié le titre… 🙂

  4. Alex dit :

    J’aime regarder les westerns classiques, les paysages filmés sont ceux des tableaux des premiers peintres américains, peintures commanditées par le gouvernement, pour faire connaître leur arrière-pays aux Américains.

    La Nation Commanche parle la langue uto-aztèque.

  5. @ Alex : il est fait un moment, dans un dialogue entre le « ranger » blanc et son partenaire indien, qu’il aime bien taquiner surs ses origines, allusion aux « Aztèques »… !

  6. George Weaver dit :

    Je confirme le jugement de Dominique sur cet excellent film sans une once de gras, en ajoutant juste que les dialogues sont assaisonnés d’une forte dose d’humour (je ne me souviens plus de la réplique exacte sur la remarque « Elle est trop grosse » — en parlant d’une banque — mais je n’étais pas le seul à éclater de rire…)
    « Comédie dramatique », disait-on autrefois…

  7. @ George Weaver : Bonjour !!! et merci pour ce commentaire.
    Oui, j’ai un peu oublié l’humour (les échanges entre les deux « rangers » et les deux frères aussi…), mais l’ensemble reste tellement plaisant et finalement profond… 🙂

  8. Francesca dit :

    J’ai du mal avec le genre « ranger », avec les westerns, avec les films d’action mais j’aime les polars et si celui-ci est social, en plus, « allons-y, Alonzo » ! 🙂
    Là, je sors du dernier Xavier Dolan « Juste la fin du monde » et, on dira ce que l’on veut, ce garçon est un grand bonhomme : il y a tout fait lui-même, sauf jouer mais il s’est entouré
    d’acteurs renversants. Souffle coupé.

  9. @ Francesca : il s’agit plus d’un polar que d’un « western », même si ça se passe à l’ouest… du Texas.
    Je présume que le nouveau Xavier Dolan est inventif, comme d’habitude ! 😉

  10. […] ciné bien que le Chasse-Clou m’en ait furieusement donné envie avec ce qu’il dit de « Comancheria » (David MacKenzie, 2016),- j’y vais, je vais aller, j’y […]

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