« entrer dans des maisons inconnues » (atelier d’écriture N°9 de François Bon)

Voici ma contribution, envoyée le 12 septembre, pour l’Atelier d’écriture N°9 – « entrer dans des maisons inconnues » – de François Bon, selon les modalités figurant sur son site le tiers livre, et où l’on peut également trouver la liste actuelle des participants.

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immmeuble2_dh(photo : cliquer pour agrandir.)

J’avance vers la porte d’entrée, j’ai l’impression de filmer avec une Steadycam, le travelling est souple, j’ai quand même regardé le flot de la circulation avant de traverser le quai de Jemmapes. L’immeuble se distingue par ses angles coupés, ses grandes et hautes fenêtres qui s’ouvrent de manière immodérée à la lumière sinon toujours au soleil parisien. J’ai su que l’architecte était connu pour avoir créé des « maisons ouvrières » dans les années vingt, et son ambition consistait à offrir un prix d’habitation bon marché, la clarté, la commodité, l’espace, l’hygiène et la beauté enfin mis à la disposition des classes populaires au sein de la capitale. La porte d’entrée est massive avec des barreaux devant les vitres ; le sol est couvert de mosaïque noire et blanche. L’ascenseur correspond à l’image des films policiers anciens où l’assassin emprunte toujours ce qui ressemblera peut-être pour lui à l’étape ultime : l’échafaud. Je pousse la grille vers la gauche, il n’y a pas de miroir à l’intérieur et l’engin décolle avec douceur, sa mécanique est bien huilée. L’arrêt au troisième étage se fait sans heurt, aucun autre bruit ne s’entend que celui de la porte que je referme. Une jolie rampe noire, assez courte, longe l’escalier parallèle. Je pénètre dans l’appartement (je connais le code du bas et j’ai fait fabriquer un double de la clé) : ce qui me frappe, c’est ce plancher à l’ancienne, il brille, il est resplendissant, il ouvre tant de perspectives, et je pense au célèbre tableau de Gustave Caillebotte, j’imagine ceux qui l’ont posé avec patience, mesure et précision, fiers du travail accompli (l’artisanat donne toujours sa récompense). C’est un véritable miroir : comme si les stries de couleur marron clair reproduisaient en quelque sorte les pistes d’envol d’avions vers le ciel. Personne ne vit ici. Les trois grandes pièces, hautes de plafond, sont vides. Elles plongent vers une rue assez étroite et peu passante. Un long couloir les dessert. Je m’aventure lentement dans chacune d’elles : dans la première, il n’y a pas de livres dont je pourrais lire les titres, aucun bibelot d’inanité sonore ne trône sur la cheminée absente – Magritte aurait surement aimé ce lieu – et la pièce du séjour escamote heureusement l’écran plat de toute télévision actuelle. La chambre est vaste et nue, il manque un pyjama, il faudrait rajouter un lit et une armoire à glace. Dehors, la lumière commence à baisser, les voitures se font plus rares, l’heure du travail est terminée, chacun rentre chez soi avec comme bagages ses soucis du jour écoulé et ses angoisses du lendemain à venir. Dans la cuisine, aucun ustensile ne pend au mur, pas de passoires, de casseroles, de machine à laver la vaisselle : tout a bien été débarrassé, c’est l’endroit idéal, aucune épluchure. Un petit balcon donne sur une cour intérieure, le soleil doit se pointer gentiment ici le matin. La salle de bain possède une baignoire, j’aimerais m’y allonger comme dans un lit mousseux avec mon petit nageur à ressort, acheté il y a déjà quelques années au musée « La Piscine » de Roubaix. Un craquement vient de se faire entendre, pourtant je suis seul ici. Je me retourne et je n’aperçois rien. Je suis persuadé que personne n’a pu me suivre dans ma visite clandestine. Cet immeuble ne relève pas du style haussmannien, et l’appartement possède une sorte d’arc-boutant tout à fait art déco. Je revois soudain des images du film de Guy Gilles, Au pan coupé, oui, c’est ce souvenir que je cherchais (je me plais à imaginer que le cinéaste aurait pu l’appeler Au plan coupé, ce à quoi il avait peut-être pensé). Le craquement du plancher ne s’est pas renouvelé, dehors j’entends passer une voiture de police avec son klaxon deux-tons, qui n’émet que rarement le même hululement que celles des flics américains. J’aimerais louer ce trois-pièces pour moi : le canal Saint-Martin se trouve juste à côté, et la rue Dieu ressemble à un appel vers l’infini ou sa défense. Il est temps de repartir, je ferme doucement la porte, j’appelle l’ascenseur qui monte fidèlement à ma rencontre, tel un chien obéissant. La descente se fait sans à-coups. Une fois dans la rue, je marche le long de la berge devenue, en été, un pique-nique géant. Sur la voie d’eau, après avoir franchi quelques écluses, passe une embarcation à touristes. Plus loin, une fois la Seine rejointe, la presqu’île pourrait s’appeler Saint-Louis. Mais il paraît que c’est très cher pour y habiter. Je ne compte plus les interdits dans cette ville, aimée malgré tout. Les immeubles du quartier se reflètent dans l’eau verte et nonchalante.

DOMINIQUE HASSELMANN *

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16 réflexions sur “« entrer dans des maisons inconnues » (atelier d’écriture N°9 de François Bon)

  1. brigetoun dit :

    retrouvé avec plaisir le rêve de cet appartement près de la rue Dieu et du canal

  2. Plaisir de relire ce texte et de visiter cet appartement art déco…

  3. Francesca dit :

    Très beau texte ! On s’attend à l’irruption du fantastique, voire de l’horreur, mais non, on ressort indemne, à peine marqué par l’expérience.

  4. Alex dit :

    Dans le village médiéval de ma grand-mère, nous étions une bande de petits garnements. En parcourant les rues, il nous arrivait de s’arrêter devant une maison mystérieuse, qui semblait nous appeler.
    On essayait alors de s’y glisser, le coeur palpitant. Ivresse et peur de l’inconnu.
    Mais bientôt un adulte arrivait, grondant et tonitruant, pour nous chasser d’une émotion étrange et délicieuse.

  5. Godart dit :

    Texte qui me fait penser au loft du film Diva de Beinex.

  6. annaurlivernenghi dit :

    Beau

  7. Dom A. dit :

    Bel exercice ! Compliments (:)

  8. @ Dom A. : histoire de se dérouiller les doigts de temps à autre ! 🙂

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