Archives du 06/10/2016

« Beat Generation » revisitée [7]

« Comme jadis, nous sommes seuls dans une voiture chevauchant la ligne blanche, en route pour une destination inexistante. Il n’y a jamais nulle part où aller, de toute manière, surtout pas ce soir. Celle ligne blanche, l’avant de la voiture l’avale comme un impatient frémissement électronique, une vibration dans la nuit. Avec quelle grâce elle s’incurve, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, quand Cody fait un écart pour doubler ou pour éviter une bosse ou un quelconque obstacle. Et sur cette autoroute de Bay Shore, avec quelle élégance et quelle sobriété dans les gestes il passe d’une file à l’autre sans effort, il double, tantôt à droite, tantôt à gauche, sans la moindre hésitation, toutes sortes de voitures dont les occupants fixent sur nous des regards angoissés bien que Cody soit le seul de ces usagers de cette route à savoir conduire à la perfection. Un crépuscule bleu tombe sur le monde californien. Frisco étincelle là-bas. Notre poste de radio scande le rythme des blues et nous nous passons la cigarette de marijuana sans dire un mot ; tous deux nous regardons droit devant nous, l’esprit plein de pensées si vastes et si intenses que nous ne pouvons plus nous les communiquer : si nous essayions, il nous faudrait un million d’années et un milliard de livres. Trop tard, trop tard, l’histoire de tout ce que nous avons vu ensemble, et séparément, forme à elle toute seule une bibliothèque complète. Les étagères sont de plus en plus bourrées. Elles sont pleines de documents fumeux, les documents des brumes. L’âme s’est retranchée dans tous les replis, dans les moindres fissures ; plus moyen de communiquer nos pensées nouvelles ; quant aux vieilles !… Puissant génie de l’esprit de Cody !… il sera le plus grand écrivain du monde, je le prédis, s’il se décide à écrire comme il le faisait autrefois. Tout cela est si énorme que nous restons tous deux immobiles à soupirer. « Non, je n’ai rien écrit d’autre, dit-il, que quelques lettres à Willamine, très peu en fait ; elle en a fait des petits paquets qu’elle a entourés d’une faveur ; je me suis dit que si j’essayais d’écrire un livre, en prose ou en vers, ils me le carotteraient avant ma sortie de prison, alors je lui ai écrit deux ou trois lettres par semaine pendant deux ans. Mais l’ennui, bien sûr, je te l’ai dit un million de fois, c’est que si l’âme afflue, si l’âme s’élève, personne ne peut jamais s… oh, et puis merde, à quoi bon parler de tout ça ? » D’ailleurs, un simple coup d’œil me permet de voir qu’il ne tient pas le moins du monde à écrire ; la vie est tellement sacrée pour lui qu’il ne veut rien faire d’autre que de vivre ; l’écriture n’est guère que le fruit d’une réflexion après coup, un simple grattage de la surface. Mais s’il pouvait ! S’il le voulait ! Et moi, je suis là, en Californie, dans cette voiture, à des kilomètres de chez moi, de mon jardin où mon pauvre chat a été enterré, de ma maison où ma mère pleure, et c’est à mon chat et à ma mère que je pense. »

Jack Kerouac, Big Sur, 1962, Gallimard 1966, « coll. Du monde entier », 1970,  traduction Jean Autret, Folio N°1094, 2015 (pages 180-181).

beat43_dh(William S. Burroughs.)

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a1-31-10-15_dh(A1, 31.10.15. Toutes les photos sont agrandissables.)

(John Coltrane, My Favorite Things, 1961)

[ ☛ FIN ]

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