Archives du 10/01/2017

Retour dans le douzième (1/2)

Ma contribution (parmi d’autres), publiée le 7 janvier, à l’atelier d’écriture de François Bon, intitulé « du lieu, 3 | à chacun sa rue Vilin, le lieu au microscope : les visites de Perec à la rue Vilin », se trouve ci-dessous.

D’autres photos de ce lieu et ses environs paraîtront ici-même le jeudi 12 janvier.

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bizot-6-1-17_dh(photo : cliquer pour agrandir.)

      1. Il y a trente-cinq ans

La rue est advenue avenue. Le Général Michel Bizot, mort au siège de Sébastopol le 15 avril 1855, possède pour lui seul – et ça lui fait une belle jambe en pantalon garance – une voie élargie (un genre de stratégie) dans le douzième arrondissement de Paris.

J’ai vécu là, au numéro 108, de 1982 à 1990.

L’immeuble était alors accessible sans code. On pénétrait dans le hall, on ouvrait la porte et l’ascenseur vous emmenait jusqu’au troisième étage.

Mon petit appartement avait accueilli mon Raleigh mi-course, blanc et noir, une élégance folle (il fut volé plus tard dans la cave de mon appartement dans le dixième), j’aimais son nom, sa légèreté, je m’endormais les yeux sur lui.

« Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? » (Georges Perec, Folio N°1413, novembre 1982).

Chaque week-end, ou presque, j’enfourchais ma bécane, direction le lac Daumesnil : j’étais doublé par des « pros » en tenues de coureurs cyclistes, j’avais l’impression qu’ils roulaient deux fois plus vite que moi.

Le soir, j’avais la télé et un magnétoscope : j’enregistrais les films du « Cinéma de Minuit » en VHS. Pour le cinéma, il fallait prendre le métro jusqu’à Bastille.

J’avais rapporté de New Delhi un sitar (très grand bagage accompagné dans l’avion) : un jour d’hiver sa coque se fendit à cause des changements de température. Je n’avais pas eu le temps d’apprendre la méthode pour jouer de cet instrument comme un émule de Ravi Shankar.

Quand j’y songe, l’avenue du général Michel Bizot m’a toujours semblé assez peu musicale.

      2.  Il y a ce jour

Je n’étais pas passé depuis longtemps devant le N°108 de l’avenue Michel Bizot : mais j’y ai pensé souvent.

La porte en verre de l’immeuble, ce vendredi 6 janvier, n’a pas changé, mais elle est dotée maintenant d’un code d’entrée, je suis donc comme exclu, étranger. La frontière des quatre chiffres plus une lettre ressemble à un mur surmonté d’un rouleau de barbelé. Je regarde à l’intérieur, il fait sombre : les boîtes aux lettres sont bien rangées mais aucune ne porte sans doute plus mon nom : évanouissement postal.

Juste à côté, ils ont collé un Franprix, cela m’aurait évité à l’époque d’aller chez Picard, qui existe toujours de l’autre côté de l’avenue, et de me rassasier de surgelés (Findus, le poisson au carré).

Le restaurant « Le Petit Hugo » est aussi toujours présent, avec sa modestie affichée. L’école maternelle porte encore sa plaque noire et dorée sur les enfants Juifs déportés de 1941 à 1944, victimes innocentes de la barbarie nazie, « avec la complicité active du gouvernement de Vichy » (bien écrit sans prendre de gants).

En allant vers le café « La Royale », je constate que le marchand de journaux a survécu (en mettant des téléphones portables en vente dans sa vitrine) à la numérisation accélérée de la presse papier.

Mon immeuble est plus grand qu’un timbre-poste : j’ai pourtant gardé précieusement son adresse imprimée dans ma mémoire mais je ne lui ai pas envoyé une lettre nostalgique, j’ai fermé les yeux – la rue Braille protège la quincaillerie inoxydable pile à l’endroit du carrefour – et j’ai revu aussi la rue de Toul (je venais de Nancy) : étais-je finalement un simple courrier à acheminer ou un coursier déboussolé ?

DOMINIQUE HASSELMANN*

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