________________ téléphérique périphérique ________________

telepherique-29-7-2008_dh(En allant vers Turin, Italie, le 29.7.2008. Cliquer pour agrandir.)

Tu as enfilé ta gabardine, tu tiens à ce mot comme à la chaleur qu’elle te donne, elle te bat le long des jambes presque jusqu’à faire la jonction avec tes chaussures de marche, tu as enroulé ton écharpe deux fois autour du cou, ton béret ressemble à une soucoupe atterrie qui retient un moment l’eau du ciel, les gants servent de chaufferette pour tes mains, et voilà tu prends le sentier qui monte, les pierres ont remplacé les pavés glissants des rues non encore rabotées, le paysage s’offre à toi, petites montagnes entourées de nuages immobiles, arbres contemplatifs, un aigle (une proie pour les chasseurs) trace son sillon dans l’espace mais ne laisse pas de trace blanche comme un avion de ligne, tout est calme, on dirait que les oiseaux ne chantent plus jamais, tétanisés sans doute par le bruit infernal de leurs concurrents métalliques à 10 000 mètres de haut, le chemin est gardé par quelques pissenlits et ronces, de temps en temps un son furtif retentit dans un buisson pas loin, est-ce un mulot ou une musaraigne, un lézard ou une lézarde dans le temps, les herbes sont folles (serait-ce une plantation de cannabis ?), elles se balancent au vent sous la baguette duquel elles suivent le rythme et le blues non imprimés sur une partition, tu avances calmement sur cette montée dont tu ignores où elle va te mener, la promenade sans but est le fin du fin, personne ne t’attend à l’arrivée, s’il y en a une, tu n’as pas emporté de téléphone, personne ne sait où tu es parti, la nature t’accueille non pas comme un étranger mais comme un ami (un migrant), il n’y a pas de mur ici comme Trump entend l’ériger au Mexique, la seule barrière est celle de l’horizon sans cesse reculé, une sorte de zoom avant qui n’en finirait pas, le parfum des giroflées te gifle, l’encens des bourrasques pénètre tes narines, tu te dis que quelqu’un a inventé tout ça, forcément, et qu’il faudrait lui rendre hommage mais il ne remercie jamais, ici tu remarques l’empreinte de fers à cheval, un homme et sa monture ont dû escalader ce chemin – alors, tu repenses à une émission sur France Culture, rediffusée dans la nuit, et consacrée à Édouard Bled, l’inventeur du célèbre manuel d’orthographe avec sa femme Odette, qui raconte qu’au lendemain des émeutes du 6 février 1934, un des ses élèves lui dit qu’un cavalier de la Garde républicaine, blessé par un manifestant, a été ramené directement par son cheval à la caserne alors qu’il ne pouvait tenir les rênes puis, à la fin, les deux auteurs se mettent à entonner un chant sur la Bretagne – mais ici, pas de cris, pas de jets de pavés, ni de grenades lacrymogènes ou de « désencerclement », pas de flash-balls, pas d’yeux qui piquent en ces lieux, l’air est paisible que c’en est risible, l’air est patient que c’en est émouvant, le friselis des sommets tremble un peu, c’est l’atmosphère qui sourit, la route n’est sans doute pas très longue, tu n’as ni faim ni soif, tu es devenu un pur esprit (sans particules fines, même si les Alpes en regorgent, dit-on), tu sens avec plaisir les muscles de tes jambes et de tes cuisses fonctionner comme les bielles d’une locomotive à vapeur, ce miracle de la technique et de la beauté industrielle mises au rancart, ce serait amusant que l’on découvre là un petit train comme celui du Montenvers de la Mer de glace mais ce seraient de purs souvenirs d’enfance, tout se mêlerait en une sorte d’avalanche noire et blanche aux bords dentelés, et peut-être ne s’agirait-il alors que de ton imagination qui buterait sur les barrières temporelles inscrites dans la mémoire ou dans des albums à couvertures rouges avec coins autocollants pour y glisser des photos qui ne pourraient plus ainsi s’envoler, tes pas t’accompagnent, tu les regardes, même si, de temps en temps, il faut panoramiquer ton regard ailleurs que sur la terre comme au ciel, la vision est une caméra libre, pas besoin de changer les bobines ou de recharger les batteries, le grand-angle ouvre au maximum et c’est le principal, la vue est un privilège – tu aimes Ray Charles pour ce qu’il a su en garder indéfectiblement – et il te suffirait alors d’attraper au vol ce téléphérique périphérique pour planer encore plus haut.

(Ray Charles, What’d I Say)

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16 réflexions sur “________________ téléphérique périphérique ________________

  1. « prenez votre Bled », grrrrrrrr
    mais « que la montagne est belle »

  2. brigetoun dit :

    merci pour ce beau survol – laisser tout (les murs, les flashballs) derrière au pays où le seul mur est l’horizon qui recule
    belle phrase

  3. gballand dit :

    Prendre le temps, le rythme et le blues, une promenade que vous nous incitez aussi à suivre…

  4. Godart dit :

    Même si la gabardine apparaît comme un vêtement un peu léger par grand froid, on suit avec bonheur votre cheminement élévateur.

  5. Alex dit :

    Une phrase de 34 lignes !!!
    Pire que Marcel Proust – ou mieux Jules César avec sa Guerre des Gaules, traduction obligée des petits latinistes –
    Photo impressionnante, où vraiment la vie ne tient qu’à un fil…

  6. @ Alex : je ne saurais prétendre rivaliser avec « La Recherche… » : ce serait du temps perdu !
    🙂
    Simplement écrit au fil du clavier sans interruption – j’avais aimé ce petit téléphérique pris en photo depuis ma voiture avant d’entrer dans un des tunnels innombrables (sans compter les radars) qui succèdent à celui du Mont-Blanc pour aller en Italie en passant par Turin…

  7. Francesca dit :

    Très, très beaux article, photo et liens ! Je viens de passer l’heure avec ce délicieux M. Bled, dont j’ai toujours gardé moi aussi les livres bleus (CE et CM), comme on garde ses amis, mais dont je ne savais rien. MERCI !

  8. K dit :

    Tel est féérique, ce texte panoramique !

    j’y hume et je pense peut-être à tort (… le « tu ») au jardinier de ce cher Lucien Suel !

  9. VERTIGO………….+ !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! + Neige + ciel + espace…………

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