Immeuble des éclopés

(photo prise le 5 mai. Cliquer pour agrandir.)

Lundi dernier, à Paris, on a fêté le 8 mai 1945 et j’ai eu l’honneur et le plaisir de glisser, pas loin de la pierre tombale du Soldat inconnu, deux mots à François Hollande, à qui j’ai souhaité une retraite bien « fondée », et trois autres à Emmanuel Macron, qui le suivait de près, et pour lequel je m’étais déplacé (aidé par un de mes petits-enfants) dans un bureau de vote sans me tromper de bulletin : le nazisme, le nationalisme, le repli sur soi, la fermeture des frontières (sauf quand on les éventre à coups de chars d’assaut), la haine des étrangers et des immigrés – je repense à L’Affiche rouge – il fallait que j’accomplisse cet acte civique indispensable.

François Hollande, la cravate de travers, est donc venu me serrer la main, j’avais mis toutes mes médailles sur ma veste. J’ai senti dans son regard une sorte de nostalgie puisque c’est la dernière fois qu’il participe officiellement à ce genre de cérémonial.

Puis Emmanuel Macron, très smart dans sa redingote – il a su en un éclair endosser une véritable stature présidentielle – s’est enquis de ma santé, de ma famille et du montant de ma pension : je l’ai rassuré sur ces points et lui ai souhaité une encore longue jeunesse.

Souvent – car j’ai perdu un bras à Tobrouk – je viens retrouver dans cet immeuble quelques éclopés qui, comme moi, ont donné une partie de leur chair ou de leur sang pour la France.

Dans les années 60, j’ai tenu pendant quelque temps un bar-tabac et vingt ans après j’ai abandonné ce commerce et l’ai vendu. Avec l’arrivée annoncée des cigarettes dans leur paquets horribles, soi-disant dissuasifs (pourtant j’ai connu les horreurs de la guerre) puis maintenant, paraît-il, les « paquets neutres », non, je ne regrette rien.

En revanche, je me souviens des cartouches de « troupes » et de la gnole à 40° que l’on nous distribuait durant ce que certains historiens appellent encore « les hostilités ». Une Gauloise, et c’était le paradis sur terre, avant que l’enfer des obus ne nous apporte d’autres fumées et fasse plus de ravages qu’une simple clope dans la bouche.

J’ai un peu de mal à grimper les marches de cet escalier, rue de Lancry (10e), pour rejoindre au premier étage les quelques camarades qui se réunissent encore ici. Mais ce n’est quand même pas Monte Cassino. Une fois installés autour de la table, on joue à la belote, on boit du gros rouge qui ne tache plus et on évoque nos souvenirs de bataille (un jeu débile).

Les heures passent lentement, il fait plus chaud dans cet appartement que lorsque l’on devait dormir dehors, dans nos capotes kaki. J’étais devenu à cette occasion un as du brasero, maintenant je laisse pousser les feux des barbecues par d’autres car je repense forcément aux nuits glaciales et à leur coupole sombre rayée par des bombardements sporadiques.

Nos réunions ont lieu une fois par mois : il n’y a vraiment plus beaucoup de participants – mais nous ne sommes pas des nostalgiques de la guerre, peut-être simplement de la vie ? Un copain me dit que l’immeuble risque d’être vendu car les boutiques (celle du Népal, entre autres) ferment les unes après les autres ; les marchands de vêtements (civils) étendent leurs griffes ici et là, sans se soucier du passé. Ils installeraient un « show-room » à l’étage.

Heureusement, l’Histoire n’a pas été encore « révisée », grâce à notre vote anti néo-fasciste du 7 mai, par ces inconscients qui menacent toujours, pour une partie d’entre-eux, la France : plus de dix millions d’électeurs ont choisi le bulletin au nom de la fille Le Pen.

Dimanche soir, ils n’ont cependant pas pu effacer Beethoven : la beauté de la musique et le désir d’Europe m’ont fait venir les larmes aux yeux, puis on m’a ramené en voiture dans mon petit pavillon de Montreuil (Seine-Saint-Denis).

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20 réflexions sur “Immeuble des éclopés

  1. brigetoun dit :

    et je vous aime… me souviens de quand j’accompagnais mon grand père et de ceux aux visages rafistolés de la guerre précédente

  2. @ brigetoun : étrangeté de cette plaque qui m’a juste donné cette idée… 🙂

  3. christiane dit :

    Emouvant…

    • @ christiane : c’est également de les voir à la télé, ces anciens combattants, tous alignés (ou assis dans des fauteuils roulants), hier, près de l’Arc de triomphe, qui m’y a fait penser… 🙂

  4. jeandler dit :

    Sans oublier les blessés de l’âme même si à l’époque le vocable (laisser ici un blanc) n’existait pas. Merci pour eux de cette note sensible.

  5. Rastignac et les éclopés de la marine, beau roman

    • @ colorsandpastels : il vaut peut-être mieux un Rastignac (désir inconscient sans doute indispensable quand on fait de la politique à ce niveau-là) qu’une dangereuse p…….e »… 😉

  6. Arlette A dit :

    « Les gueules cassées  » enfant cela m’impressionnait par les billets de loterie nationale ..ne faisant pas la relation avec les pleurs et paroles discrètes du « Cher disparu »

  7. Alex dit :

    Beau texte.

  8. PdB dit :

    Ici un hommage à mon ami Gérard Théodore, compagnon de la Libération, qui a perdu une jambe à Bir-Hakeim et évacué à Tobrouk (il nous a quittés, il y a quelques années (le 10 juin 2012), mais c’était un vrai ami : une pensée pour lui, donc)

  9. Francesca dit :

    Très beau texte sensible ! Parmi les anciens combattants il y en a de tout jeunes, qui vivent en fauteuil roulant…
    Mon père m’emmenait toujours aux défilés, je détestais déjà les militaires et la guerre, mais je terminais en larmes avec la musique poignante de la sonnerie aux morts qui prend aux tripes.

  10. Eymery dit :

    Très tendre !

  11. @ Eymery : c’est gentil (maintenant, on en est à la guerre électorale !)… 😉

  12. L »Abat jour » accroché à l’entrée du magasin semble répondre aux « Blessés multiples et impotents de guerre » gravés dans le marbre, sur la façade de l’immeuble…

    • @ Nicolas Bleusher : en agrandissant les photos, on peut avoir des surprises.
      Cet abat-jour (ou abat-nuit), bien observé par toi, est une protection contre la mitraille céleste ! 😉

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