Archives du 20/05/2017

L’horizon ne sera jamais atteint

(photo : Dunkerque, 21.8.2016. Cliquer pour agrandir.)

Dans l’imperturbable du silence, des albatros ou des mouettes, ailés en tous cas, laissent des sillages éclatants, la surface des vagues s’est aplanie, les nuages se poursuivent en riant sous cape, l’étrave fend la houle défaite, l’immaculé est une agglomération de couleurs passées, l’horizon ne sera jamais atteint sinon il ne serait pas ce qu’il est, la courbure de la terre ressemble à une cuisse de femme, on la suit des yeux, le bateau n’a pas de souci érotique mais le soir tombe comme une jupe dégrafée, « il n’y a pas âme qui vive », selon l’expression consacrée, tout aurait disparu, seulement le moteur diesel accomplit son cycle de cœur mécanique et métronomique, les pistons pistonnent, les flancs se battent, les hublots ressemblent à des lunettes monstrueuses où des gouttes obligent le regard à accommoder un nouveau paysage à la fois trouble et précis, le voyage n’entraîne pas de signification, ni début ni fin, il porte son dessein en lui-même, tracé vaille que vaille comme par une main invisible à la Michel-Ange, un planisphère maritime ou un astrolabe – pourquoi penser soudain à Artaud ? – tournant sur lui-même comme une toupie folle et sans arrêt prévisible, le roulis prend aux tripes, un oiseau venu d’ailleurs survole superbement, c’est un manège sans percepteur de ticket d’embarquement, nous flottons vers on ne sait quoi, nous naviguons à vue, même avec un bandeau sur l’œil, à la pirate des souvenirs de BD, le ciel est la seule option à laquelle se rattacher, coupole perpétuelle de l’Académie existentielle, va-et-vient des éclairs, des obscurités et des ouvertures entre deux cumulus vers le bleu caché, protégé, dévoilé enfin comme un appel vers la paix, le repos, le calme, l’ataraxie, la mort (pourquoi pas ?), tonneau des Danaïdes qui n’est accordé, croit-on toujours, qu’aux autres, les embruns embrument la vision, les bruits sont saccadés, succédanés de musiques célestes, le vent caresse sans discontinuer avec son sifflement d’acouphène – ou bien l’acouphène serait une flûte récurrente du vent – le flux porte, emporte, déporte vers peut-être un camp, une halte, un encadrement, une délimitation où le désir sera au final barbelé ou cisaillé.

(John Cage, Dream)

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