L’horizon ne sera jamais atteint

(photo : Dunkerque, 21.8.2016. Cliquer pour agrandir.)

Dans l’imperturbable du silence, des albatros ou des mouettes, ailés en tous cas, laissent des sillages éclatants, la surface des vagues s’est aplanie, les nuages se poursuivent en riant sous cape, l’étrave fend la houle défaite, l’immaculé est une agglomération de couleurs passées, l’horizon ne sera jamais atteint sinon il ne serait pas ce qu’il est, la courbure de la terre ressemble à une cuisse de femme, on la suit des yeux, le bateau n’a pas de souci érotique mais le soir tombe comme une jupe dégrafée, « il n’y a pas âme qui vive », selon l’expression consacrée, tout aurait disparu, seulement le moteur diesel accomplit son cycle de cœur mécanique et métronomique, les pistons pistonnent, les flancs se battent, les hublots ressemblent à des lunettes monstrueuses où des gouttes obligent le regard à accommoder un nouveau paysage à la fois trouble et précis, le voyage n’entraîne pas de signification, ni début ni fin, il porte son dessein en lui-même, tracé vaille que vaille comme par une main invisible à la Michel-Ange, un planisphère maritime ou un astrolabe – pourquoi penser soudain à Artaud ? – tournant sur lui-même comme une toupie folle et sans arrêt prévisible, le roulis prend aux tripes, un oiseau venu d’ailleurs survole superbement, c’est un manège sans percepteur de ticket d’embarquement, nous flottons vers on ne sait quoi, nous naviguons à vue, même avec un bandeau sur l’œil, à la pirate des souvenirs de BD, le ciel est la seule option à laquelle se rattacher, coupole perpétuelle de l’Académie existentielle, va-et-vient des éclairs, des obscurités et des ouvertures entre deux cumulus vers le bleu caché, protégé, dévoilé enfin comme un appel vers la paix, le repos, le calme, l’ataraxie, la mort (pourquoi pas ?), tonneau des Danaïdes qui n’est accordé, croit-on toujours, qu’aux autres, les embruns embrument la vision, les bruits sont saccadés, succédanés de musiques célestes, le vent caresse sans discontinuer avec son sifflement d’acouphène – ou bien l’acouphène serait une flûte récurrente du vent – le flux porte, emporte, déporte vers peut-être un camp, une halte, un encadrement, une délimitation où le désir sera au final barbelé ou cisaillé.

(John Cage, Dream)

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29 réflexions sur “L’horizon ne sera jamais atteint

  1. brigetoun dit :

    texte aussi beau que l’oiseau, la mer et la photo

  2. Le texte, la photo et la musique sont vraiment très beaux. Se délecter du vol de cette mouette en se laissant porter par le clavier. Merci !

  3. gballand dit :

    se laisser porter par le ciel, les notes et le vol d’un oiseau peut nous emmener très loin sur le navire des mots… 😉

  4. @ gballand : ça nous change un peu de la politique ! 😉

  5. Francesca dit :

    Texte magnifique et photo enchanteresse de cet oiseau planant sous l’azur, les pattes comme deux mains jointes.

  6. Dom A. dit :

    Si le métronome a pour seul ennemi connu le doigt, concernant le moteur diesel il en va autrement (peut-être fera-t-on un jour des diesels à air comprimé ?)

    • @ Dom A : le doigt… et le remontoir (si métronome mécanique).

      Le diesel est un mot à bannir immédiatement du vocabulaire (des chaînes de montage Renault, Citroën et autres… ce sera un peu plus long !) 😉

  7. Tout est déjà dans le script de l’Escargot

  8. PdB dit :

    au zoom, la photo ? (musique parfaite)

  9. @ PdB : oui et au hasard… 😉

  10. alainlecomte dit :

    superbe texte et superbe photo, ah bon, la courbure de la terre ressemble à une cuisse de femme… ah bon… alors ça change tout 🙂

  11. Alex dit :

    « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » Baudelaire

  12. duendissimo dit :

    On y est et on se laisse emporter… ça tangue ! Nourrie aux grands russes il m’en reste cette prédilection pour la prose travaillée en orfèvre, où comme dans un poème chaque mot choisi ouvre sur des sensations inédites… merci. Nina Delsol.

  13. Alex dit :

    @ : DH : je préfère !
    @ : Alainlecomte : l’océan au masculin, la mer au féminin… Neptune, Vishnou sont mâles…mais apparaissent les Néréides et les Sirènes…Vénus sortant de l’onde amère…bref, la parité est respectée !

  14. christiane dit :

    Depuis les listes de hasard des premiers carnets, les mots ont fait pâte et lèvent entre deux photos. Sortilèges…

  15. Andrisson dit :

    Superbe que du plaisir

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