Focus Encyclopédie

(Paris, 29 mai, rue Bichat, 10e. Cliquer pour agrandir.)

Ils traînaient ici et là, comme s’ils étaient sortis du trottoir où l’implacable victoire apparente de l’édition numérique les avaient enfouis, tout honteux de leur taille, de leur poids, de leurs couvertures peu attractives – le summum étant atteint pas l’uniformité des livres de La Pléiade, malheureux Perec ! – et c’était un peu comme s’ils voulaient prendre leur revanche, montrer qu’ils existaient encore.

Toutes les librairies avaient disparu depuis quelques années – leurs propriétaires avaient dû les vendre et on avait ouvert des mangeoires de toutes sortes à leur place – et les sites de vente en ligne n’offraient plus (si l’on peut dire) que des éditions lisibles sur ordis, tablettes et smartphones.

L’approvisionnement en papier étant devenu insurmontable, l’immatériel avait remplacé l’objet réel. On ne tournait plus les pages de La Recherche comme celles des jours eux-mêmes, elle était devenue, en un sens, introuvable.

Parfois, des audacieux se baissaient par terre pour ramasser les restes « littéraires » d’une époque révolue. Les bouquinistes parisiens s’étaient rapidement reconvertis dans la vente de perches à selfies et de mini tours Eiffel en alu ou plastique pour touristes étrangers.

Pourtant, si, par exemple, l’encyclopédie Bordas repérée au petit bonheur la chance n’était pas complète, il suffisait d’aller voir sur Wikipédia ce qu’il était possible de trouver après les lettres L et Q de l’édition Bordas.

Mais, dans les appartements ou les maisons, que de place ainsi « dégagée » (comme aurait dit un ancien apôtre politique de ce mot) grâce à la disparition des bibliothèques et des étagères, nids à poussière ou fours à jaunissement des recueils de pages entreposés et plus ou moins démantibulés !

Sous le bitume des villes et même des villages, on se demandait si n’œuvraient pas clandestinement des groupuscules de renégats qui s’amusaient périodiquement à faire réapparaître tel ou tel titre en papier (poésie, roman, érotisme, histoire, science, philosophie…), autant de prétextes pour faire la nique au progrès et raviver ainsi une sorte de nostalgie insurrectionnelle et mentale chez certains passants fantasques.

(La Monte Young, B flat Dorian Blues)

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23 réflexions sur “Focus Encyclopédie

  1. brigetoun dit :

    mais à vrai dire comme l’humain, quand se permet de suivre sa pente naturelle, sans bruit médiatique et sans imprécateurs, est un animal nostalgique, on se battait presque pour les récupérer les abandonnés

  2. gballand dit :

    Le monde que vous décrivez fait froid dans le dos. Ne pas bêler avec le troupeau semble de bon augure 😉

    • @ gblland : il faut savoir garder ses distances et son esprit critique. Mais j’aime bien les moutons sauf ceux qui se croient appelés – par on ne sait quelle voix divine – à en jouer le rôle du berger ! 😉

  3. Domi Amouroux dit :

    Et avec la disparition des livres, les bibliothèques et les bibliothécaires sont en bien mauvaise posture…

    • @ Domi Amouroux : il est sûr que les bibliothèques avaient été transformées aussi en autant d’open spaces pour le développement « inouï » (sans tréma, comme on l’écrit à la SNCF: « inOui ») des « start-up » qui fleurissaient partout – le chômage avait disparu totalement, d’après les statistiques d’un nouvel INSEE. 🙂

  4. @ gballand : il faut garder ses distances. Mais j’aime bien les moutons sans prétendre un jour en être le berger ! 😉

  5. C’est vrai, un monde sans livre aurait tellement d’avantages ; et paradoxalement, ça ferait un bon sujet de bouquin 🙂

  6. @ carnets paresseux : alors, il devrait s’appeler L’Introuvable (mais c’est déjà un polar de Dashiell Hammett… 😉

    • Un excellent titre (et un excellent polar 🙂 ) ; évidemment, « notre » introuvable ne trouverait pas d’éditeur, il faudrait le composer feuille à feuille avec d’obsolètes fontes réchappées des fondeurs, le passer au marbre et l’encrer de nuit dans une cave de la rue Pierre-de-Montreuil, avant de le distribuer à la sauvette et sous le manteau.

      @ carnetsparesseux : l’intitulé de l’éditeur (d’après minuit) pourrait être, par exemple : « Les Editions du goudron »… 🙂 D.H.

  7. Francesca dit :

    Quel cauchemar… Préférer celui du classement, même problématique, de sa bibliothèque !

  8. L’encycliste avait plus de succès, dit-elle depuis Lorentzweiler

  9. Godart dit :

    Un groupement clandestin, donc subversif, surnommé  » les rechercheurs qui ont du temps à perdre « , évoquerait même la supposée existence d’un livre qui s’intitulerait « La Disparition » d’un certain Georges Perec.

  10. Alex dit :

    Belle élégie, devenue indispensable !
    Le virtuel est éphémère, le livre reste. Évidemment, les habitations ne débordent plus de livres et de journaux, au point de devoir déménager !
    Concilier les deux sera un des problèmes du futur.
    Décidée, je m’achète Diodore de Sicile (40 volumes), mais seulement livre 1 er 2, indispensable pour comprendre le regard des Grecs et des Romains, parce que j’écris mes notes sur mes livres, et certains sont faits pour méditer sous un arbre.

  11. Alex dit :

    Ce qui frappe Diodore : l’égalité juridique et politique des femmes en Égypte, l’absence d’esclaves, le deuil et les funérailles officielles pris à la perte du petit chien ou du petit chat de la maison.
    Les archives de toute l’Europe et du monde connu étaient détenues par les prêtres égyptiens, et consultables – sans doute sur autorisation.
    Diodore affirme écrire ses 40 volumes d’histoire, d’après les archives détenues en Égypte.

    • @ Alex : je présume que le Diodore dont vous nous entretenez abondamment (un encyclopédiste avant la lettre) est celui de Sicile…
      On dit qu’il aurait récemment changé son nom – puisque c’est la dernière mode – en \\ Dior // (« J’adore »)… 😉

  12. Alex dit :

    Noël Arnaud, satrape du collège de Pataphysique, que je connaissais étant de mon village maternel, avait dû s’acheter plusieurs maisons pour y conserver tous ses livres.
    Un professeur des Beaux-Arts, que je viens de rencontrer au parc Monceau, devant le musée Cernushki, a dû s’acheter 2 maisons pour ses livres.
    Je rêve aussi de m’agrandir.
    L’amour des livres et des archives sur papier n’est pas fini.
    Il reste des irréductibles !

  13. PdB dit :

    la musique, quelle chance…! (pour les livres, un jour j’ai trouvé devant ma porte une encyclopédia universalis une bonne vingtaine de volumes, je me suis dit « impossible de laisser ça là » et l’ai posée dans mon garage….) (elle s’y trouve encore : un ami m’a donné une de cet ordre due à la maison Larousse (seulement dix volumes)(plus un supplément – 1969)(il appartenait à sa mère, Betty, qu’elle soit ici remerciée) qui se trouve derrière moi)

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