Archives du 29/08/2017

Atelier d’été N°5 de François Bon, « fantôme de soi écrivain » – ma contribution

Pour le récent Atelier d’été de François Bon : « 5 | fantôme de soi écrivain, à partir du livre « Écrivains » d’Antoine Volodine », j’ai envoyé ma contribution le 21 août, elle se trouve parmi les nombreuses autres sous le [N°1] et est lisible là ou directement ci-dessous.

J’ai juste rajouté une photo que j’avais prise en janvier 2017 à Paris.

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Personne n’a jamais réussi à rencontrer Jean-Marc Dontazur. C’est un écrivain que l’on doit qualifier d’« inclassable » – c’est donc un véritable écrivain. Il vit reclus, paraît-il, dans le presbytère d’un village perdu de la Creuse. Son œuvre, intense et brève, apparaît comme une coulée fuligineuse, on dirait une porte vers la folie, elle brûle comme du papier d’Arménie en laissant une odeur délicate et enivrante. Les deux seuls livres qui la composent sont introuvables en librairies, dans les bibliothèques publiques et même chez les gardiens des boîtes en bois sur les quais parisiens : ces bouquinistes les auraient précipités, s’ils avaient pu en prendre connaissance, dans les eaux de la Seine pour éteindre leurs feux rougeoyants. Lorsqu’il écrit tout d’abord Odalisque du souvenir fantomatique (« Éditions du goudron », 2007), Jean-Marc Dontazur ne pense pas qu’un éditeur acceptera ce roman qui n’en est pas un, cette fiction qui n’en présente pas l’apparence, cette histoire qui ne possède ni queue ni tête, ce brûlot sans aucune justification. Et il a raison. Son manuscrit est refusé par l’ensemble de ceux qui possèdent une sorte de quasi monopole de diffusion de la littérature à grande échelle. Mais aucune amertume chez Jean-Marc Dontazur : il sait que la publication n’est que la publicité d’un instant, l’éphémère de la gloire d’un jour. Il ne compte pas sur une quelconque « postérité » – ce Panthéon glacé réservé aux « écrivains illustres » délaissés – pour se voir « reconnu » (à défaut d’avoir été connu de son vivant) mais sur une sorte de bouche-à-oreille entre un club secret de lecteurs avertis, qui auraient pu avoir accès à ses écrits par pur hasard, simple coïncidence ou étrange collision intellectuelle. Jean-Marc Dontazur, dès son premier ouvrage, trace sa route sans se soucier d’aucune convention littéraire, comme le montre cet extrait, choisi par quelque inadvertance, d’Odalisque du souvenir fantomatique (page 134) : « Navigue sans te préoccuper du sillage laissé en arrière de toi, fend les flots des préjugés et des garde-fous, avale les nuages dans leur course effrénée, bois la pluie à grandes goulées tandis que ton K-way éponge la sueur de l’effroi, oublie ce qui t’a précédé comme ce qui doit advenir, lance-toi à corps et âme perdus dans ce que tu sais être un voyage sans retour avec, en ligne de mire, l’horizon violet chargé des nuées qui menacent ta vie comme celle d’un cormoran solitaire. » L’absence de « scénario », de « pitch », de logique, de chronologie, de description de personnages s’aimant ou se détestant, de rebondissements, d’œillades au lecteur, a rebuté tous les comités de lecture sur la place de Paris et même ailleurs. Les critiques littéraires n’ont jamais rendu compte de la parution de cet objet imprimé comme à l’ancienne, auxquels le seul éditeur courageux avait pourtant envoyé à deux reprises son service de presse. Le second livre de Jean-Marc Dontazur portait pour titre Cataclysme de la littérature engloutie (« Éditions du goudron », 2016). Empruntant la même voie de l’imprécation répétitive et du souffle de la démolition, l’auteur se déchaîne contre le milieu littéraire dont il semble, paradoxalement ou inconsciemment, regretter de ne pas être une figure de proue incontournable mais seulement un marginal mal rasé, en quelque sorte sans domicile fixe. « Vous tous, assis sur vos certitudes en petits costumes noirs, fiers de vos tirages comme l’étaient les cheminées d’usines de la vallée de la Fensch désormais éteintes, éructant votre morgue baveuse sur ceux qui se lancent dans votre marigot sans réussir à éviter le savoir de l’entre soi et le saurien à battre, jouant de la flûte à champagne dans vos cocktails mondains où les petits fours ne sont pas suffisamment grands pour vous carboniser, artistes du rond-de-jambe et de la courbette putassière, regardez-vous dans une glace : votre double est déformé, hurlant comme dans un tableau d’Egon Schiele, votre visage est un palimpseste transpercé des pointes de l’arrogance, du mépris et du crachat non retenu. » (page 26). En lisant cette prose provocatrice, certains professionnels du journalisme littéraire s’écrièrent : « N’est pas Lautréamont qui veut ! » La comparaison, même négative, plaçait ainsi Jean-Marc Dontazur dans une sorte de compagnonnage qu’il aurait sans doute apprécié s’il avait pu l’entendre, ce qui ne fut hélas pas le cas. En effet, le 16 juillet 2017, le journal « La Montagne » (édition de Guéret) publiait l’article suivant sous le titre « Macabre découverte à Saint-Fiel » : « Lors de sa visite matinale et habituelle au presbytère de Saint-Fiel, le 15 juillet, Célestine Dubois, femme de ménage, a découvert le corps sans vie de l’écrivain Jean-Marc Dontazur chez lequel elle travaillait. Elle a immédiatement appelé la gendarmerie de Guéret qui a procédé aux constations d’usage. Il s’agirait d’un suicide. L’écrivain, allongé sur le tapis du séjour, tenait dans sa main un pistolet 6.35 Browning CZ 92, sa tempe du côté droit était percée par l’impact de la balle provenant vraisemblablement de cette arme. Une enquête a été ouverte par le procureur de la République et une autopsie ordonnée. Jean-Marc Montazur, 56 ans, vivait à Saint-Fiel depuis une vingtaine d’années. Cet écrivain, qui avait fui le « petit milieu parisien » insensible à son talent (il n’avait publié que deux livres), fréquentait rarement les habitants du village où il ne venait en vélo que pour effectuer quelques courses alimentaires et acheter le seul exemplaire d’un quotidien parisien qui lui était réservé par le buraliste, M. Edmée Lecoinche. »

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