Archives du 11/11/2017

« Un beau soleil intérieur » : fragments d’un film peu heureux

Diffusé au dernier festival de Cannes, le film de Claire DenisUn beau soleil intérieur, n’incitait guère à aller le voir une fois en salles, vu son titre particulièrement nunuche, exception faite pour la tête d’affiche, la toujours grande Juliette Binoche.

L’histoire, qui se voulait à l’origine une « mise en scène » du livre éblouissant de Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux (et qui n’a pu être utilisé en tant que tel, avec l’aide de Christine Angot pour le scénario, à cause de problèmes de droits d’auteur), éparpille puis tente de rassembler, de manière hélas trop répétitive, un certain nombre de pièces d’un puzzle de rencontres qu’effectue l’héroïne, artiste-peintre – comme dans la réalité – qui cherche à s’extraire du milieu parisien et chic où l’on côtoie des « galeristes » et un banquier sûr de lui et dominateur.

Juliette Binoche, dans le rôle de l’âme esseulée, après un divorce et sa petite fille de dix ans laissée aux mains de son ex- mari, navigue d’après-midi en forêt – là où soudain, au milieu de la nature libre, elle peut exprimer et cracher le rejet de ses hôtes et de leur sentiments de propriété exacerbés – à des soirées arrosées où l’inattendu arrive sans que forcément il puisse déboucher sur autre chose que la séparation prochaine.

L’actrice étale ainsi sa palette à multiples facettes, on ne voit d’ailleurs quasiment qu’elle en permanence sur l’écran : les autres comédiens (Xavier Beauvois, par ailleurs cinéaste lui-même, Nicolas Duvauchelle, Bruno Podalydes…) apparaissent plutôt comme de simples faire-valoir de son talent tous azimuts, qui s’échelonne du rire aux larmes, de la douceur à la violence, de l’érotisme à l’abattement.

Même si quelques plans sont intéressants (la directrice de la photo, Agnès Godard, n’est pas tombée de la dernière pluie), l’ensemble du film laisse une impression plutôt mitigée : regard assez vain sur un monde de privilégiés dans leur « habitus » bien délimité géographiquement et idéologiquement.

L’apparition de Gérard Depardieu, dans la dernière séquence du film, lui apporte pourtant une dimension onirique et ouverte : dommage alors que cette longue entrevue avec la femme déboussolée  soit totalement gâchée par le déroulé en même temps du générique de fin, les noms des acteurs principaux étant écrits de manière énorme en surimpression sur l’image, et empêchant de suivre normalement ce qui s’échange alors comme divination du présent et du futur du (de la) personnage principal.e.

On s’étonne que Claire Denis semble avoir ainsi carrément saboté in fine son film, au mépris des règles de base qu’elle a dû apprendre à l’Idhec puis plus tard exposer à la Femis : ou alors, c’est qu’elle en voulait particulièrement à Gérard Depardieu, montré d’ailleurs, durant l’énonciation de ses prophéties, dans un étrange contre-jour ?

(« Le Luminor », Paris, 4e, 9.11. Cliquer pour agrandir.)

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