« Un beau soleil intérieur » : fragments d’un film peu heureux

Diffusé au dernier festival de Cannes, le film de Claire DenisUn beau soleil intérieur, n’incitait guère à aller le voir une fois en salles, vu son titre particulièrement nunuche, exception faite pour la tête d’affiche, la toujours grande Juliette Binoche.

L’histoire, qui se voulait à l’origine une « mise en scène » du livre éblouissant de Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux (et qui n’a pu être utilisé en tant que tel, avec l’aide de Christine Angot pour le scénario, à cause de problèmes de droits d’auteur), éparpille puis tente de rassembler, de manière hélas trop répétitive, un certain nombre de pièces d’un puzzle de rencontres qu’effectue l’héroïne, artiste-peintre – comme dans la réalité – qui cherche à s’extraire du milieu parisien et chic où l’on côtoie des « galeristes » et un banquier sûr de lui et dominateur.

Juliette Binoche, dans le rôle de l’âme esseulée, après un divorce et sa petite fille de dix ans laissée aux mains de son ex- mari, navigue d’après-midi en forêt – là où soudain, au milieu de la nature libre, elle peut exprimer et cracher le rejet de ses hôtes et de leur sentiments de propriété exacerbés – à des soirées arrosées où l’inattendu arrive sans que forcément il puisse déboucher sur autre chose que la séparation prochaine.

L’actrice étale ainsi sa palette à multiples facettes, on ne voit d’ailleurs quasiment qu’elle en permanence sur l’écran : les autres comédiens (Xavier Beauvois, par ailleurs cinéaste lui-même, Nicolas Duvauchelle, Bruno Podalydes…) apparaissent plutôt comme de simples faire-valoir de son talent tous azimuts, qui s’échelonne du rire aux larmes, de la douceur à la violence, de l’érotisme à l’abattement.

Même si quelques plans sont intéressants (la directrice de la photo, Agnès Godard, n’est pas tombée de la dernière pluie), l’ensemble du film laisse une impression plutôt mitigée : regard assez vain sur un monde de privilégiés dans leur « habitus » bien délimité géographiquement et idéologiquement.

L’apparition de Gérard Depardieu, dans la dernière séquence du film, lui apporte pourtant une dimension onirique et ouverte : dommage alors que cette longue entrevue avec la femme déboussolée  soit totalement gâchée par le déroulé en même temps du générique de fin, les noms des acteurs principaux étant écrits de manière énorme en surimpression sur l’image, et empêchant de suivre normalement ce qui s’échange alors comme divination du présent et du futur du (de la) personnage principal.e.

On s’étonne que Claire Denis semble avoir ainsi carrément saboté in fine son film, au mépris des règles de base qu’elle a dû apprendre à l’Idhec puis plus tard exposer à la Femis : ou alors, c’est qu’elle en voulait particulièrement à Gérard Depardieu, montré d’ailleurs, durant l’énonciation de ses prophéties, dans un étrange contre-jour ?

(« Le Luminor », Paris, 4e, 9.11. Cliquer pour agrandir.)

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19 réflexions sur “« Un beau soleil intérieur » : fragments d’un film peu heureux

  1. brigetoun dit :

    dommage, une belle collection de talents pourtant…

  2. Voilà qui est dit !
    Dommage, j’aime Juliette Binoche, son élégance et sa palette d’expressions, son immense talent en résumé et vais souvent voir un film seulement pour sa présence.
    Décevant alors ?

    • @ mchristinegrimard : elle pourrait jouer seule, on se passerait fort bien des autres personnages. Oui, plutôt décevant (sans parler encore de ce générique de fin totalement intrusif)… 😉

  3. Cette critique de film donne envie d’aller le voir, quel est ce miracle?

  4. Alex dit :

    Merci, cher Dominique, pour vos informations cinématographiques.
    En Novembre, le sinistre mois des morts, je regarde d’habitude plutôt le film de ma vie.

  5. Godart dit :

    Film déjà vu et déjà oublié et pourtant regardé non sans déplaisir. Je me souviens vaguement de la grande Juliette Binoche et de la scène finale pour mon admiration inconditionnelle à Gérard Depardieu. Ce même Gérard qui chante Barbara avec sa délicatesse féminine. Mais le prix de ce spectacle, 150 euros en moyenne, est assez, beaucoup, discriminatoire.

  6. PdB dit :

    j’avais trouvé le générique de fin plutôt réussi (ce n’était que ça, d’ailleurs, ce film) (et le Gérard en voyant et à en contre-jour est parfait) (je veux dire gros, vulgaire et menteur) (je pensais aussi y voir jouer une VBT (Valeria Bruni-Tedeschi) mais on a gâché son talent). Un film inutile ainsi que la qualité française en produit pour l’exportation : un produit. Bof (près de 240 mille entrées quand même dit le box office… comme quoi)

    • @ PdB : j’ai rarement vu des génériques de fin de film venir s’interposer de manière aussi incongrue et gênante durant le dialogue même d’une séquence qui se veut pourtant l’une des plus importantes de ce film mineur.
      Quant à « VBT », on ne comprend absolument pas, quand elle apparaît fugitivement, ce qu’elle fait (pendant deux secondes) dans cette voiture ni avec qui elle se dispute ni pourquoi.
      Seuls quelques rares critiques ont osé s’attaquer à la dernière « œuvre » de Claire Denis : le consensus règne en général pour la production française qu’il faut sauver du marasme – mais on est mal partis avec ce genre de produit.

  7. bon, le navet pousse encore bien sur le sol français, c’est déjà une consolation 🙂
    en revanche, heureuse surprise pour moi : « Le sens de la fête », ou, à part Bacri qui fait (très bien, mais toujours) Bacri, scénario, dialogue et acteurs sont tiptop.

  8. @ carnetsparesseux : Bacri est une valeur sûre et il ne joue pas dans n’importe quoi… 😉

  9. Francesca dit :

    « L’ai-je bien descendu ? » se demandaient les danseuses au bas des marches des cabarets mais, là, c’est bien fait à la sortie du film ! Dommage, j’aime beaucoup Claire Denis…
    Enfin, ces critiques sont si bien senties qu’elles m’incitent à voir le film ; pour vérifier leur bien-fondé !

  10. gballand dit :

    Un film que j’ai vu et qui ne m’a laissé que peu de souvenirs, sinon un ennui profond, hélas.

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