Archives du 26/11/2017

Atelier d’été de François Bon : « 7 | faire semblant d’être Pierre Michon », ma contribution

Pour le dernier Atelier d’été de François Bon : «7 | faire semblant d’être Pierre Michon», j’avais envoyé ma contribution le 7 novembre, elle a été publiée parmi les nombreuses autres sous le [N°5], lisible là ou directement ci-dessous.

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Bien plus tard, je me suis demandé s’il avait lu un jour « Connaissance par les gouffres » d’Henri Michaux, exploration intérieure qui ne l’aurait sans doute pas laissé indifférent.

Sur ma table de nuit, j’avais conservé longtemps un de ses livres racontant ses nombreuses expéditions de spéléologie : je ne me souviens plus, hormis la photo noir et blanc de la couverture, s’il s’agissait de « Ma vie souterraine » (Flammarion, 1961) ou d’un autre de ses recueils qui, pure coïncidence – si pense ici à Pierre Michon – portait ce titre : « Martel, explorateur du monde souterrain » (Gallimard, 1943), et dont il donna le nom à une de ses découvertes géologiques.

Je ne l’ai évidemment pas connu, mais ses récits m’ont accompagné lors de visites de « cavernes », décorées ou non d’animaux de l’art magdalénien. La grotte Chauvet (sa reproduction à l’identique) m’y avait fait penser il y a un an, quand je l’ai visitée en été, mais je n’ai jamais pu admirer jusqu’à présent celle de Lascaux.

Le sentiment d’enfermement, de silence religieux, d’élévation (paradoxale) dans ces lieux frais ou froids m’a souvent frappé. Les grottes ressemblent à des cathédrales, les stalagmites sont leurs cierges, leur voûtes n’ont pas été peintes par Michel-Ange mais les bisons, les chevaux, l’outarde ou le cheval rouge de Labastide demeurent des œuvres non signées par des inconnus mais si justes par leur approche saisissante d’un art involontaire, insoupçonné.

Lors d’un voyage scolaire en Belgique, depuis Valenciennes (Nord), nous étions allés visiter les grottes de Han et j’ai toujours gardé un petit couteau au manche nacré, avec un étui en cuir, acheté comme souvenir et reproduisant une vue de la rivière souterraine qui les parcourt.

S’enfoncer sous terre peut s’apparenter à une prémonition : il ne faudrait pas en abuser.

Mais plonger dans le gouffre de soi-même, sans être encordé et sans protection sur la tête (lui, il avait gardé son casque de la guerre 14-18, complété d’une lampe à acétylène, quand il commença ses explorations principalement dans les Pyrénées) signifie aussi toute une aventure : seules la poésie, l’introspection, la déréliction, peuvent nous faire approcher des vagues noires formées par les flots souterrains.

J’ai lu que cet explorateur infatigable avait aussi travaillé pour la défense du pays en allant cacher des archives nationales secrètes au fond du gouffre d’Esparros, en juin 1940, afin de les soustraire à l’invasion allemande.

Son nom a été donné à l’une des grottes qu’il a découvertes (comme il a su trouver l’exacte lieu de résurgence de la source de la Garonne), et il fut à l’origine de la création du Spéléo Club de France.

C’est pour moi un personnage étrange : il est peu connu, peu célèbre, une sorte d’artisan de la plongée terrestre. Il devait représenter la modestie de l’époque, le travail bien fait, la persévérance. Il s’est « engouffré » dans une voie non défrichée, pleine d’embûches et de risques (il rattrape un jour sa fille par les pieds alors qu’elle glisse vers l’abîme). Qui se souvient de lui ?

Jamais je n’ai croisé – pourtant il devait bien dédicacer ici ou là ses nombreux ouvrages – ni rencontré Norbert Casteret : il pratiquait même l’humour et la bande dessinée (comme sur certaines parois de cavernes), en plus de ses randonnées physiques, harassantes, dans la glaise et l’obscurité des boyaux aux étranges résonnances.

Son esprit devait être forcément insondable : a-t-il pu un jour descendre jusqu’au fond de lui-même puis remonter, peut-être transfiguré, à la lumière ?

(scan du 25.11 : cliquer pour agrandir.)

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