L’horizon présenterait un jour le mot « Fin »

(Paris, 10.2.18. Photo : cliquer pour agrandir.)

Dans sa tête le tourbillon n’avait pas cessé, le monde demeurait sur son axe et les nuages inattentifs. Le ciel étalait ses croisements blancs, comme une nouvelle conquête de l’espace désormais plus jamais inviolable. Les oiseaux n’avaient qu’à bien se tenir, à moins d’être aspirés dans les turbines dévorantes. Il y avait le haut et le bas, la tête souvent se penchait en arrière, ou était reposée sur un oreiller, la vision s’élargissait sans qu’aucun bord ne la limite. Dans la lumière électrique le soleil faisait pâle figure, les spots semblaient l’effacer à jamais. Ici ou là, des traces de neige sur les trottoirs ou dans le parc attestaient le passage récent d’un épisode climatique apparemment inconnu – les mémoires l’avaient vite effacé pour ne pas encombrer les esprits de chapitres inutiles. Le froid rappelait à l’ordre les inconscients : l’hiver existait encore, il poussait ses offensives désordonnées mais sans doute machiavéliques. Lui, il rêvassait, se prélassait, sans autre souci que l’égrènement des minutes (de sable mémorial, aurait dit Alfred Jarry), des heures, des jours, de leur litanie jouée sur un clavecin mal tempéré, sur un clavier éclaboussé par une colère ignorante. Bach s’était éloigné sur la pointe des pieds dans son Leipzig glacé, les notes de musique imitaient les oiseaux pour lesquels les fils électriques ou téléphoniques servent de portées musicales, l’enchantement dépassait pourtant leur covoiturage parallèle, les poteaux de bois marquaient le retour à la ligne. L’horizon présenterait un jour le mot « Fin » en lettres blanches écrites sur écran noir comme dans les anciens génériques de films, la salle de cinéma se viderait, les rideaux absents se fermeraient alors, et on passerait joyeusement à autre chose.

(Miles Davis, Bag’s Groove)

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23 réflexions sur “L’horizon présenterait un jour le mot « Fin »

  1. brigetoun dit :

    passons à la suite avec Miles Davis et loin de l’hiver (mais en gardant dans un coin le souvenir de cette fiction que venons de lire ici)

  2. @ brigetoun : il devrait se manifester de nouveau à Paris aujourd’hui, petit bonjour en passant… 🙂

  3. Dominique AUTROU dit :

    Il y a des films qui aident à vivre longtemps après qu’on a quitté la salle.

  4. Arlette A dit :

    Et… l’homme s’effacerait comme à la limite de la mer, un visage de sable… ne sais plus qui a dit cela… et votre texte m’y a fait penser.

    • @ Arlette A : Merci ! C’est la fin, je viens de le prendre dans ma bibliothèque, du livre de Michel Foucault, « Les Mots et les choses » (Gallimard, 1966)… 🙂

      • Arlette A dit :

        Il me semblait aussi, ok viens de vérifier aussi, c’est dans la préface de Jean Daniel.

      • @ Arlette A : Dans l’édition originale (Nrf, Bibliothèques des Sciences humaines, 400 pages, avec reproduction à la fin, hélas en noir et blanc, du tableau de Vélasquez, « Les Suivantes »), la préface est de Michel Foucault lui-même… D.H. 🙂

  5. Francesca dit :

    Le mot « fin » ne peut pas en être une, tant qu’on est là pour le lire…

  6. Les oies sauvages sont passées hier et un ami m’a redit de continuer à chercher

  7. PdB dit :

    dix minutes de trompette bouchée pour conjurer cette éphémère conclusion (bonne journée, hein !) (Bach et Miles, même combat !)

  8. tout cela, entre l’égrènement du sable de Jarry, les variations du climat et du clavecin soudain mal tempérés, tout cela, la danse du sac de Miles Davis, le ciel de traîne, puis le reste, et, joyeusement, l’envie d’autre chose.

  9. Alex dit :

    Le fin du fin, c’est quand il n’y a plus de fin.
    Avec le bonjour d’Alfred (Jarry).

  10. Désormière dit :

    Le mot « fin » n’existe plus. Ni dans les livres, ni sur les écrans. Serait-elle devenue inconvenante cette évidence qu’il y a toujours une fin. Même quand on veut nous faire croire qu’il n’y a ni début ni fin à une histoire, il y a bien une page qui se tourne, un écran qui s’éteint. Ah ce petit mot qui surgissait parfois d’un noir lointain et emplissait tout l’écran, comme un défi. Ou celui qui apparaissait, net et sans appel. Heureusement, il y avait, il y a, le générique qui nous permet de passer à autre chose.

    • @ Désormière : oui, ce mot a été rayé des films, livres, vidéos…
      Cette « ponctuation » nous manque parfois : mais on n’échappe pas à son sous-entendu ou son non-dit, donc elle est toujours bien présente, comme par transparence ! 🙂

  11. gballand dit :

    Une introduction au mot fin où sensations, pensées et descriptions jouent une partition sensible.

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