René Magritte : « Not to be reproduced » (1937)

(Gif du 27.02 : cliquer pour agrandir l’image.)

Ce que j’aime particulièrement dans ce tableau de René Magritte, Not to be reproduced (1937), suspendu dans mon bureau depuis des siècles, c’est évidemment, d’abord, le jeu à double sens au sein duquel le personnage central est plongé : il se regarde dans le miroir mais ne se voit pas de face, mais de dos (une glace à inventer pour les salons de coiffure). Il s’observe ainsi comme d’un point de vue extérieur, traversant la surface vitrée qui n’opère plus son rôle de renversement ou de ping-pong imagé mais le laisse accéder incroyablement à la vision d’un autre « je » (le poète et mécène Edward James) se tenant derrière lui.

Cette mise à distance poétique et spéculaire nous fait ainsi appréhender une sorte de retournement dans lequel la traversée du miroir tiendrait en fait à la surface du (des)tain entrevu. Le miroir ne « réfléchirait » donc plus, il serait devenu comme fou ou relégué à son absence de fonction – une simple vitre ou une porte-fenêtre vers l’extérieur et non tournée vers soi.

Et puis, le livre posé au bas de la glace – hommage à Edgar Allan Poe et ses Aventures d’Arthur Gordon Pim – n’a pas subi, étrangement, cette métamorphose qui empêcherait normalement de déchiffrer son titre à l’envers. Le magicien Poe reste de marbre sur (et non sous) le manteau de la cheminée. L’ancrage de son œuvre dans la réalité (paradoxalement normale pour un maître américain du fantastique) rend d’autant plus mystérieuse la stature et la position hiératique de l’homme contemplant devant lui-même l’arrière de ses propres cheveux noirs.

La note Wikipédia consacrée à ce tableau de René Magritte, accroché au musée Boymans-Van Beuningen de Rotterdam, rappelle fort justement que sa… reproduction est visible à plusieurs reprises dans le film de Georges Perec et Bernard Queysanne, Un homme qui dort (1974).

L’énigme serait peut-être alors résolue dans l’apparition silencieuse et insidieuse du sommeil, même si on ne voit ni les yeux ni les paupières du personnage ici dépeint : finalement, il pourrait s’agir, mais en apparence, d’une simple histoire surréaliste à dormir debout.

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17 réflexions sur “René Magritte : « Not to be reproduced » (1937)

  1. brigetoun dit :

    me faudrait ce miroir fou (quoique pas plus mal d’ignorer une part de soi)
    et merci de me faire remarquer la réalité du livre… sais pas voir moi
    quant aux derniers mots ils sont sans aucun doute, je pense, justes

  2. Beau Gif en commentaire

  3. Alex dit :

    Il y a aussi un jeu de mots avec l’expression « La Reproduction Interdite », « Reproduction Interdite », titre en français du tableau, et que les amateurs du Beau voient écrit partout en petits caractères.

    • Alex dit :

      …portrait d’Edward James, 1907-1984, poète et mécène du mouvement surréaliste, était trop beau et trop grand pour être reflété par un miroir, comme Edgar Poe ! Êtres uniques !

      • @ Alex :
        – oui, mais je ne sais pas si le « la » est présent dans la formule écrite en anglais.
        – le livre d’Edgar Poe, qui figure sa présence, est quand même, lui, tout à fait « normal »… ! 🙂

  4. Le GIF est très réussi, je le préfère à votre « Vine » précédent, on a vraiment l’impression que Poe regarde par la fenêtre (la neige qui sait..), et on entraperçoit le cinéaste en prime !

    • @ mchristinegrimard : merci de l’avoir apprécié !
      La neige, le 27 février, n’était pas de nouveau arrivée comme cette nuit… Je regrette quand même la disparition des « Vine » même si ce Gif, ici, joue aussi son propre rôle de miroir… 🙂

  5. PdB dit :

    l’ombre de l’opérateur à peine décelable comme un autre reflet de l’ « insidieuse réalité » doublement spéculaire (« des » siècles, ça commence à deux suppose-t-on) (quel abyme…)

  6. comme d’autres plus matinaux l’ont déjà vu et noté, on entraperçoit un autre personnage dans ce jeu de miroir. Miroir à regarder derrière la tête dont il semble que même Carelman n’a pas déposé le brevet…
    Ne manquent que les mésanges, derrière l’autre vitre.

  7. Francesca dit :

    Ce tableau m’a toujours plongée dans des abymes de perplexité. Trop y « réfléchir » mènerait aux confins de la folie sans le rêve comme refuge, toutefois très précaire si l’on pense au tableau de Dali « Le sommeil ».

  8. Je n’aimerais pas voir ma tonsure …

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