« Le Poirier Sauvage » : se porter au-delà de l’écorce des êtres et des choses

Les deux rideaux noirs s’écartent de chaque côté, l’écran acquiert sa dimension panoramique : la salle « Le Nouvel Odéon » (6, rue de l’Ecole de médecine) est vraiment adaptée à la projection du grand film de Nuri Bilge Ceylan, Le Poirier Sauvage.

Grand par la durée, certes (3h 8mn), mais surtout par la beauté de sa « photo », la sensibilité exprimée par les acteurs, le scénario apparemment linéaire et littéraire, la musique ample mais discrète et le déroulement de l’histoire, somptueuse – comme un fleuve parfois tumultueux.

Sinan, l’anti-héros (admirablement interprété par Doğu Demirkol) revient dans son village natal d’Anatolie et essaie de publier un livre qu’il a écrit, Le Poirier Sauvage, alors que tout semble se liguer contre lui : son père, sa mère, ses amis, un écrivain établi.

À travers la quête de son passé revisité page après page, mêlées à des réflexions philosophiques et intimes, c’est un portrait de la Turquie actuelle qui est tracé, à l’instar du film lui-même qui en reflète, par ricochet, le miroir tavelé : misère, corruption, poids de l’Islam, rencontres impossibles, désir d’émancipation ou de révolution.

La caresse des images (la cueillette et la jeune fille sous l’arbre) où dominent les teintes rousses d’automne puis d’hiver gris, les plans-séquences lents et maîtrisés, l’insertion brusque des rêves ou cauchemars dans la réalité se mêlent aux petites intrigues et à la vie quotidienne dure et âpre.

La vérité est-elle au fond du puits ? Se porter au-delà de l’écorce des êtres et des choses.

Entre le fils et le père, la relation se craquèle puis fait naître, d’une source que l’on croyait tarie, des larmes bienheureuses.

Pendant le film, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit ici d’une sorte de chef-d’œuvre, à côté duquel le dernier festival de Cannes sera passé sans même savoir le distinguer d’un certain regard.

(Paris, 6 septembre. Cliquer pour agrandir les photos.)

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19 réflexions sur “« Le Poirier Sauvage » : se porter au-delà de l’écorce des êtres et des choses

  1. brigetoun dit :

    une évocation qui donne envie de le savourer comme un poème

  2. tartaglia dit :

    Cliquer pour grandir
    Ah la cueillette des jeunes filles en fleur
    Si la vérité est au fond du puits qu’elle y reste
    Laisser un commentaire adapté
    Où est la musique ?

  3. gballand dit :

    Vous me donnez envie, mais plus de trois heures, non, je pense que je n’atteindrai pas la fin du voyage 😉

  4. @ gballand : finalement, la durée ne se ressent pas une seconde (à part la discussion dialectique avec les deux imams)… 🙂

  5. PdB dit :

    magnifique, à ne pas manquer (une certaine cruauté, un certain regard : beaucoup aimé aussi ses deux précédents films « il était une fois en Anatolie » (drôle et profond) et « Winter sleep » déjà palme d’or à Cannes (« c’est pour ça »…)) et @gballand : ces trois heures ne durent guère…

  6. Alex dit :

    Entendu, j’irai voir ce grand film.
    Revu hier pour la énième fois, le Dictateur, 1940, écrit, réalisé et joué par Charlie Chaplin.
    Cette fois, ce qui m’a frappée, la ressemblance avec certains chefs d’état actuels, arrogance et petitesse. Bien vu dans les détails du comportement.

  7. Aunryz dit :

    Merci
    Comme Cannes
    j’étais passé à côté.

  8. Francesca dit :

    Ce film est un chef-d’œuvre, un de plus dans l’œuvre de ce cinéaste doué, qui aurait bien sûr mérité d’être récompensé. Souhaitons que le bouche à oreille fonctionne et que les spectateurs soient nombreux !
    La controverse entre les deux imams ne m’a pas rebutée et devrait même être projetée et débattue dans les lycées en « zones sensibles »…
    NB : ta critique du film, Dominique, est la plus fine que j’aie lue. Merci !

  9. Dominique AUTROU dit :

    Bonne idée alors… Le weekend dernier, mon opérateur ADSL délivrait Canal+ gratuitement, ce qui m’a permis de regarder The square, palme d’or 2017 et excellent à plus d’un titre, mais finalement assez plat. Les jurés doivent être tenus par des codes secrets, une fois dans leur rôle, et peut-être oubliés aussitôt ?

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