Archives du 27/09/2018

Court polar sans boussole [1]

J’avais rapidement fermé la portière de ma Studebaker : la bourrasque commençait à souffler. Horizontalement, le ciel violet menaçait d’être violent. Je tournai la clé pour démarrer et nous partîmes sur les chapeaux de roues. Les essuie-glaces s’étaient calqués comme par magie sur le même tempo que le morceau de jazz diffusé par la radio de bord : Take Ten de Paul Desmond ne prendrait jamais une ride. Le long de la route, peu de circulation, juste quelques camions, pour la plupart des semi-remorques étrangers, belges ou hollandais. Les éoliennes qui encombraient de plus en plus le cadre de la campagne ressemblaient à des moulins à vent déjà nettement moins futuristes qu’il y a quelques années. Certaines ne tournaient pas, on aurait dit qu’elles s’étaient mises en grève ou faisaient la tête. Elles regrettaient peut-être la disparition apparente de Nicolas Hulot. Le moteur du véhicule ronronnait doucement et régulièrement : je savais qu’il était impossible que je tombe en panne.

Rouler reposait. Conduire était un plaisir – mais pour combien de temps encore ? La liberté individuelle ainsi accordée semblait s’amenuiser inexorablement : il faudrait bientôt justifier d’une autorisation officielle pour se déplacer d’un point A jusqu’à un point B, avec l’indication obligatoire des lieux d’arrêt le soir (restaurants, hôtels) et les noms et adresses des personnes avec lesquelles on avait rendez-vous. Bouger, c’était être tracé. Dès que l’on se mettait « en marche » (à pied, à cheval, en vélo, en métro, en voiture, en bus, en train, en avion, en dirigeable…), le système s’enclenchait automatiquement et, grâce à une formidable palette d’algorithmes, vous suivait à la seconde près. L’enregistrement des itinéraires de tous les voyages des citoyens, brefs ou prolongés, était conservé dans un énorme fichier central du ministère de l’Intérieur et de la Surveillance (MIS).

Pourtant, je ne pensais pas à ces embarras en dépassant régulièrement les poids-lourds qui semblaient se traîner; tels des escargots en quête de salade, sur l’autoroute à peu près déserte. J’avais allumé les phares de ma voiture américaine – ils ne détectaient pas automatiquement la baisse de lumière du jour ou l’entrée dans un tunnel comme les véhicules modernes – et je me laissais emporter par sa détermination souple. Une simple carte Michelin remplaçait le GPS absent, je ne recevais donc pas l’indication des radars désormais implantés systématiquement tous les kilomètres et surplombés chacun par une caméra vidéo afin de décourager tout acte de vandalisme (les cagoules et passe-montagnes avait pourtant été interdits à la vente depuis quelques années).

Par précaution, j’avais enduit les plaques d’immatriculation avant et arrière de ma « Stude » avec de la boue marron trouvée dans un petit chemin avant de m’embarquer sur l’A1. L’aiguille rouge sur le compteur rond et nacré, situé au milieu du tableau de bord, oscillait entre 130 et 150 km/h (je traduisais les miles incrustés d’origine). Pourtant, je n’étais pas vraiment pressé de rencontrer Bruno L. à Dunkerque pour cette sombre histoire de bijoux dont il m’avait entretenu au téléphone.

– Tu verras, c’est un coup facile, j’ai tout combiné, ça va passer comme une lettre à la Poste…

– Écoute, je veux bien essayer, je te connais depuis longtemps, je te fais confiance et puis, après tout, qu’est-ce que l’on risque ?

– Rien, je pense, mais c’est la marge d’incertitude qui rend la chose intéressante !

La pluie avait cessé et la nuit s’était complètement noircie. Je basculais très souvent en pleins phares, vu le peu de véhicules nocturnes qui s’annonçaient par leurs feux arrières minuscules puis soudain de plus en plus gros et hop, ils n’existaient plus. La radio m’enveloppait maintenant avec un morceau joué par Le Modern Jazz Quartet, extrait d’un film de Roger Vadim, Sait-on jamais (1957) : cette musique délicate gardait sa grâce vénitienne. Je me souvenais que je possédais chez moi le 45 tours (il me manquait simplement le diamant au bout du bras de la platine, encore une histoire de bijoux !). Mais ici les notes cristallines s’attrapaient comme avec un filet à papillons.

(Studebaker Silver Hawk, Dinky Toys, collection D.H. Cliquer sur les photos.)

(Paul Desmond, Take Ten)

[ ☛ à suivre ]

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