Archives du 28/09/2018

Court polar sans boussole [2]

Hier, il faisait encore clair quand j’avais décidé de me faire propulser par ma compagne motorisée jusqu’à cette ville de bord de mer, elle me rappelait des souvenirs de promenade avec ses cheminées plus grandes que celles des cargos qui venaient accoster ou repartaient se fondre au bout de la ligne infinie de la mer du Nord. Sur la plage à côté, celle de Bray-Dunes, où l’on se promenait le dimanche, la digue longeait les maisons à trois ou quatre étages, style années cinquante, parfois à vendre ou à louer avec leur vue imprenable sur l’immensité du champ de sable à marée basse. Les coquillages vivaient leur vie et n’étaient pas harcelés par des pêcheurs improvisés.

Le bitume se parait d’une autre couleur, ma voiture l’avalait et le recrachait sans rechigner, il se reformait exactement pareil ensuite. Si je regardais dans le rétroviseur central, le ruban de l’asphalte – j’aime cette expression – se déroulait exactement comme à la seconde précédente : cela formait une sorte d’effet d’optique auquel il ne fallait pas se laisser prendre trop longtemps sous peine de confondre l’avant et l’arrière de la destination. Des nuages plutôt rapides devaient me surveiller puisqu’ils allaient dans la même direction – cap au Nord. Je doublais toujours des camions et j’imaginais à chaque fois la tête de leurs conducteurs en apercevant ma Studebaker moins courante qu’une Peugeot ou une Renault.

J’avais rencontré Bruno L. à la fac de Paris-Dauphine en 1981, alors que je suivais en ces murs un DESS. Il organisait déjà des petits trafics (voitures d’occasion, drogues en tous genres, produits de contrefaçon, immobilier…) mais avec un tel humour et une telle insouciance que tout le monde tombait sous son charme. Personne ne l’aurait jamais dénoncé et personne n’avait d’ailleurs aucune preuve : il s’agissait peut-être simplement d’un cas remarquable de mythomanie ? Il est vrai que les cours d’économie que l’on nous prodiguait pouvaient mener à des conduites souterraines (le bureau de Jacques Attali se trouvait au rez-de-chaussée). Nous avions alors sympathisé et je recevais assez régulièrement des nouvelles de ses aventures multiples.

Ses activités étaient en effet aussi variées et imprévisibles que celles qu’il nous montrait lors de nos années étudiantes. Il avait goûté de la prison pour « escroquerie » et même connu pendant quelques mois La Santé avant que celle-ci finisse par tomber irrémédiablement malade.

– « La prison, c’est d’abord une odeur », se plaisait-il alors à me ressasser au téléphone, et je répondais immanquablement :

La Cerise, Alphonse Boudard, première ligne du livre !

Le jour et la nuit se confondaient ainsi dans mon voyage en voiture. J’aurais pu prendre le TGV pour aller de Paris à Lille puis un autre train jusqu’à Dunkerque : mais, là, c’était moi qui tenait le volant (je laissais la manipulation de « l’homme mort » à d’autres), je m’arrêtais quand je voulais dans une station-service pour boire un café ou fumer une cigarette (ce n’était pas encore interdit, à moins que l’État ne fasse passer un jour le prix du paquet à 1000, 00 euros). Quand je remontais dans ma voiture, il y avait toujours quelqu’un pour me dire : « Jolie tire ! » ou « Ben dis-donc, on ne se refuse rien ! ». J’avais l’habitude de ces remarques, je souriais aux béotiens et je m’installais au volant, je faisais rugir le moteur pour couper court à toute conversation et je reprenais la route, enfin libéré.

(photos : cliquer pour agrandir.)

(Paul Desmond, Easy living)

[ ☛ à suivre ]

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