Archives du 29/09/2018

Court polar sans boussole [3]

Nous nous sommes retrouvés le soir au restaurant du Casino de Dunkerque. Bruno L. n’avait pas oublié le rendez-vous. Pour célébrer cet événement, nous avons commandé deux verres de champagne puis une bouteille de Sancerre blanc pour accompagner nos saumons brûlants et immobiles sur fond blanc. Les amateurs de machines à sous passaient pas très loin, ils empruntaient un ascenseur pour aller jouer à une espèce de loto qui n’avait rien de patrimonial. Ici, on mangeait un peu à la fortune du pot.

Durant le repas, Bruno L. me détailla son plan d’action. Un mois auparavant, il était allé procéder à un repérage sur place. Il suffisait d’entrer dans la boutique d’un orfèvre d’Anvers, de se faire présenter des bijoux (bagues, colliers…) puis de sortir nos armes, de rafler le magot et de s’enfuir.

– Mais si la porte du sas d’entrée est fermée, tu peux t’en aller comment ?

– Il suffit de prendre le vendeur ou la vendeuse en otage, ils seront obligés de nous obéir.

– On sera cagoulés ?

– Non, grimés (fausses moustaches, cheveux teints, oreilles décollées en plastique, etc.)…

Quand nous sommes sortis à l’air pur et venteux, dans l’idée d’une petit promenade digestive, la plage n’était pas accessible : des grillages empêchaient toute intrusion (« travaux de réaménagement en cours »), comme si on avait emprisonné la mer. La lune semblait bien isolée dans le ciel aux aplats signés Pierre Soulages.

Dunkerque ne paraissait guère hospitalier à ce moment-là : nous nous dirigeâmes vers Bray-Dunes et j’avisai un petit hôtel qui ne payait pas de mine et ne devait pas taper dans le portefeuille. La chambre à deux lits était correcte, avec une ancienne télé – cela changeait des écrans plats qui décorent désormais les murs en guise de tableaux. Les infos du soir (il était minuit) débitaient leur litanie de tempêtes, de faits divers (ce n’était pourtant pas la saison), de réunions politiques à New York ou ailleurs, de moutons égorgés par les loups et de boucheries ou abattoirs dévastés par des hordes de militants « végan ».

Le lendemain matin, une journée sans doute ornée d’événements imprévisibles nous attendait. Comme nous n’étions pas dans un hôtel avec buffet du réveil à volonté, nous prîmes un petit déjeuner « à la française » (café et une tartine plus un carré de beurre par personne) et remontâmes dans ma Studebaker. Bruno L. appréciait beaucoup ma voiture, sa valise tenait compagnie à la mienne dans le coffre. Il tira le cendrier puis alluma une Chesterfield à l’allume-cigare cylindrique : ces accessoires ont hélas disparu, comme les petits coffrets métalliques à couvercle siglés SNCF dans les trains à compartiments.

Au début de l’autoroute, un grand panneau sur fond vert indiquait la direction d’Anvers. C’était à moins de deux heures, d’après mes calculs en fonction du kilométrage indiqué par ma carte routière pliable en papier.

(photos : agrandir en cliquant.)

(Paul Desmond, Emily)

[ ☛ à suivre ]

Tagué , , , , , ,