Archives du 05/08/2019

Batailles hiéroglyphiques

(Paris, rue Beaurepaire, 10e, le 4 août.)

Le moindre rideau de fer en était décoré (dans la Russie de Poutine, cette débauche graphique dépassait sans doute l’imagination), à croire qu’il valait mieux que les commerçants laissent leurs vitrines dénudées, ce qui permettrait en outre, pour les promeneurs nocturnes, de saliver à n’importe quelle heure devant les dernières marchandises proposées à leur convoitise.

Au fil des années, les graffiti avaient acquis une sorte d’emprise sur la ville : ils pouvaient être peints ou dessinés impunément (aucune ronde de police n’avait, semble-t-il, jamais surpris en flagrant délit l’un de ces artistes anonymes), ils transformaient n’importe quel magasin en devanture picturale, avec des signes incompréhensibles, concrets ou abstraits, noirs ou rouges, jaunes ou verts, bleus ou marron : ainsi, les batailles hiéroglyphiques se développaient-elles d’une manière hautement désordonnée que le stratège Sun Tzu n’aurait même pas osé se figurer.

Essayer de les décrypter – « SVPR » = « S’il-vous-plaît répondre » ? – relevait d’un véritable casse-tête chinois ou en provenance de Hongkong.

De toute façon, il était interdit de stationner devant ces tableaux, représentations ou fresques non autorisés. Les brigades de la Propreté de Paris sillonnaient la capitale, une fois le jour levé, et dressaient des PV à tout passant obstruant, par contemplation, admiration ou inconscience, la libre circulation sur les trottoirs.

Les équipes de nettoyage municipal interviendraient au bon moment, on ne savait trop quand ; il y avait tellement d’inscriptions à effacer.

Un jour, le Centre Pompidou ferait une exposition des photos ou des Gifs de ces rideaux déchirés (symboliquement) : la file d’attente des visiteurs s’allongerait démesurément sur la piazza en pente devant l’entrée du musée.

Alors, l’art (ou l’expression) dans la rue rentrerait vite fait à la maison.

(Steve Lacy, I Do Not Believe)

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