David Dufresne et la couverture jaune

(Paris, 16 novembre. Cliquer pour agrandir.)

Quand Dernière sommation est paru début octobre, j’ai été acheter le livre de David Dufresne dont j’avais lu les tweets régulièrement, et tous les samedis, depuis le lancement du mouvement revendicatif des « Gilets jaunes », le 17 novembre 2018 : c’est même leur premier anniversaire aujourd’hui.

La couverture jaune de son ouvrage (Grasset) me sembla logique car l’ancien journaliste de Libération n’avait pas pris sa carte d’un parti « en marche » mais bien plutôt le rythme de divers rassemblements d’une colère nationale « en éruption ».

Ce fut alors comme si, soudain, je relisais sur mon ordi ou mon téléphone la longue litanie des phrases parfois terribles – « allo@Place_Beauvau – c’est pour un signalement » – qui ont émaillé tous ces jours de bruit et de fureur pendant lesquels ont été énucléés certains manifestants, sans parler de tous les autres estropiés, blessés, handicapés à vie.

La liste des manifestations hebdomadaires à Paris, à Toulouse, à Rennes, à Nantes, à Lyon, à Bordeaux, à Montpellier…, s’allongeait sans cesse et David Dufresne tenait la comptabilité scrupuleuse et rigoureuse de leur répression irrépressible, et en publiait sur Twitter les vidéos, photos et témoignages irréfutables.

« allo@Place_Beauvau – c’est pour un signalement 1

Manifestant gravement blessé, #GiletsJaunes

Tir lanceur balle de défense LBD40

Œil perdu.

Paris, Champs-Élysées, #Acte I,

@EtienneDardel »

(page 50)

Ainsi, le courageux lanceur d’alerte s’était fait historien de la révolte, du soulèvement, de l’insurrection d’un « peuple des ronds-points » jusque-là ignoré, méprisé, invisible et devenu comme fluorescent (grâce à l’invention géniale du port du gilet de sécurité confiné auparavant dans les coffres des véhicules) – mais inlassablement réprimé par les forces de l’ordre (appuyées ensuite par les BAC lâchées sans formation spécifique et transformées en DAR et autres BRAV…) avec une intensité défiant toute mesure.

« allo @Place_Beauvau- c’est pour un signalement 636

Détachement d’Action Rapide (DAR) :

Pas de matricules, plaques minéralogiques camouflées,

visages parfois masqués.

Paris, hier, vers 17 h 45

@EtienneDardel »

(page 141)

Grâce à ce personnage, son double, qu’il met en scène dans ce roman, David Dufresne prend alors la bonne distance par rapport à son sujet : l’humour, l’empathie, l’ironie (le sous-ministre Nuñez s’appelle bien Nuñez et la République… « benallananière »), la compassion, l’analyse de la situation contextualisent les revendications, les assauts, les provocations, les débordements au cours des événements qui se reproduisent chaque semaine dans la métropole incrédule, avec les chaînes de télé en boucle attirées telles des sangsues par les tirs de gaz lacrymogènes et les canons à eau des CRS et des gendarmes mobiles à l’abri, pour quelques-uns, derrière leurs engins blindés bleu marine.

« Chaque acte charriait son lot de blessés : chaque samedi, ses pleurs, ses cris, son sang, ses coups, et ses mutilés qui finissaient sur le fil Twitter de Dardel. Fin décembre 2018, acte VII, il en était à plus de cent cinquante, et tout le monde s’en moquait, ou presque. Le fossé entre le discours officiel et la réalité de terrain s’évertuait à ne jamais se combler. Les dominants dominaient, table ouverte partout ; quand les dominés tombaient sous les balles des LBD. »

(page 71)

« Ne parlez pas de répression ou de violences policières. Ces mots sont inacceptables dans un État de droit. »

Emmanuel Macron

(page 132)

Quand Étienne Dardel rencontre le patron de la DOPC (Direction de l’ordre public et de la circulation), un certain Dhomme, puis Andras, un policier syndicaliste, c’est tout un portrait de la Préfecture de police à Paris qui est tracé, avec sa stratégie de maintien de l’ordre mise à mal lors des émeutes autour de l’Arc de triomphe le soir du 1er décembre, suivies de l’éviction du préfet Michel Delpuech remplacé illico par Didier Lallement, l’homme à la casquette plus large que son ombre.

« allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement 802

Rineb Zedouane, 80 ans. Décédée suite projectile

#lacrymogène reçu à la tête, alors qu’elle fermait

ses volets.

Marseille, hier.

@EtienneDardel »

(page 174)

Fracas des grenades de désencerclement, fumée âcre des lacrymos, les pleurs sont de toutes sortes, les peurs ressortent. Le mouvement social des « Gilets jaunes » ne s’est pourtant pas arrêté à Noël 2018, et les lampions s’allument déjà pour les prochaines fêtes de fin d’année. La colère populaire n’a pas été apaisée par le gouvernement et son chef d’entreprise – qui a dû finalement battre en retraite – malgré la poignée de milliards d’euros hâtivement distribués.

Le livre de David Dufresne est ici un précieux manuel de résistance contre le pouvoir actuel et l’État policier qui en est devenu sa marque au fer rouge.

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16 réflexions sur “David Dufresne et la couverture jaune

  1. brigetoun dit :

    son superbe et triste travail de recensement

  2. @ brigetoun : un Bénédictin en son genre ! 🙂

  3. PdB dit :

    terrible… on voit des ACAB (all cops are bastards) fleurir un peu partout : en voilà les raisons

  4. Francesca dit :

    Très bon article incitant à lire ce « petit livre jaune » indispensable d’autant que le mois de décembre s’annonce contestataire à partir du 5 …

    • @ Francesca : merci. Mais comme manifester devient de plus en plus dangereux (quand ce ne sera pas complètement interdit), il faudra trouver d’autres moyens de faire connaître nos opinions politiques – ne pas oublier déjà les urnes de mars… 🙂

  5. ce qu’il y a de terrible, c’est que cela ne change rien

  6. @ colorsandpastels : pas si sûr… 🙂

  7. Jacques de Turenne dit :

    j’aimerais bien partager mais n’ai pas trouvé comment ! C’est possible ?

  8. gballand dit :

    Et la violence continue, inexorable.

    • @ gballand : il faudra bien qu’elle cesse et que le pouvoir prenne les responsabilités qui s’imposent, par exemple en retirant toutes ses « réformes » visant à démolir les acquis sociaux, à écrabouiller les services publics, à écraser les étudiants, à laisser les hôpitaux dans le marasme, à créer la misère et la désorganisation à la SNCF, etc.

      En réalité, les véritables « casseurs », ce ne seraient pas tous les membres du gouvernement et, à leur tête, le « petit prince » dont la maison (dispendieuse) se nomme l’Élysée ? 🙂

  9. Godart dit :

    Violence institutionnelle, le néolibéralisme sauce Macron (ou autre) n’est pas trop compatible avec ce qu’on appelle (ou qu’on appelait) la démocratie.

  10. Merci pour le livre, pour les mots, la mémoire, le mouvement

  11. @ Jean-Paul Galibert : merci à vous (cette réflexion sur la violence est aussi philosophique) ! 🙂

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