Archives Mensuelles: février 2020

Une expédition avec accusé de réception – 4 –

(Paris, rue du Petit-Musc, 4e, 6 février. Cliquer pour agrandir.)

L’entrée mettait en scène du foie gras sur des toasts à la groseille, le plat principal tenait en deux piliers de bar avec petits légumes, puis un assortiment de fromages s’étalait suivi de deux minis- tartes Tatin du bon côté, le tout arrosé d’un Viognier blanc frappé.

Dorothea faisait le service avec grâce, j’avais proposé de l’accompagner à la cuisine mais elle refusa. Au cours du repas, ses yeux verts me fixaient avec attention entre deux bouchées. Les aliments prenaient plaisir à glisser entre ses lèvres rouges.

Nous parlions de ce qui pourrait mettre un terme à la situation bizarre dans laquelle nous nous étions retrouvés malgré nous.

– Je pense qu’il faut rencontrer Alexandre Benalli et lui faire peur…, dis-je.

– Mais comment ? Il semble avoir déjà connu un certain nombre d’affaires dont il s’est toujours sorti sans dommage ! Il doit être protégé en haut lieu, non ?

– J’ai pris rendez-vous demain après-midi avec lui et il faut que vous veniez avec moi : ensemble, on devrait arriver à le faire renoncer à ce chantage.

– D’accord, ça tombe bien : je suis libre demain, et je serai contente de ne pas me faufiler pour une fois entre les colonnes de Buren, à côté du ministère de la Culture !

La taille des bougies commençait à diminuer. L’obscurité était totale dehors, à part la lumière jaunâtre diffusée par quelques lampadaires esseulés. Peu de voitures circulaient dans cette rue. Le disque de Duke Ellington s’était arrêté tout simplement après Black And Tan Fantasy.

Je m’apprêtais à partir après l’avoir remerciée pour la soirée quand Dorothea me dit :

– J’ai quelque chose à vous montrer dans ma chambre !

Intrigué, je la suivis dans le couloir, elle ouvrit la porte. La pièce, avec un grand lit, était juste éclairée par une lampe de chevet Art nouveau sur une table basse. Je décryptais de loin le titre du seul livre qui s’y trouvait : les Œuvres complètes du Comte de Lautréamont (éditions Corti).

Elle se tourna alors vers moi, enleva prestement son chemisier bleu clair, et me susurra :

– S’il-vous-plaît, défaites le dernier obstacle entre nous !

– Vous croyez qu’il n’y en a pas d’autres ?

– Mais non, je vous le garantis, me répondit-elle.

Décidément, la nuit s’annonçait aussi agitée que le « vieil océan ».

[ ☛ à suivre ]

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