Une expédition avec accusé de réception – 1 –

(Paris, 24 février. Cliquer pour agrandir.)

Alors que je longeai le quai de Valmy (le restaurant La Marine avait enfin rouvert ses portes), je fis le geste machinal de tendre la main vers la boîte à gants, mais j’avais oublié que j’étais au volant de cette Bentley R Type de 1952 et dont le volant était logiquement à droite.

Les voitures de collection avaient encore le droit de rouler dans Paris, sans doute pour montrer – par sadisme municipal – aux piétons et utilisateurs de deux-roues à traction humaine que l’esthétique avait, il y a longtemps, présidé à la fabrication des automobiles polluantes.

Dans la petite boîte sur la gauche du tableau de bord, derrière son couvercle d’acajou, mon fidèle Sig-Sauer P 226 LDC 9 mm devait se tenir prêt à toute éventualité. Combien de fois m’avait-il sauvé de certaines situations extrêmes, uniquement quand je l’avais brandi d’une manière sans réplique ! Il fallait désormais que chacun assure sa propre sécurité (comme aux Etats-Unis), à défaut d’un service public policier uniquement occupé à réprimer les manifestations du peuple assommé par l’empilement de lois plus iniques les unes que les autres et votées aveuglément par un parti dominant dirigé par un chien d’arrêt.

Je jetai un œil non éborgné sur la petite pendule figurant à côté du compteur de vitesse : elle marquait déjà 16 heures. Mon rendez-vous était prévu à 17 heures mais je préférais toujours arriver en avance plutôt qu’en retard. Étrangement, la circulation se révélait d’un très beau fluide : il est vrai que presque tous les Parisiens étaient partis en vacances pour cette période de février.

Arrivé place de la Bastille, où la façade de l’Opéra restait à jamais défigurée par une gigantesque self-publicité lumineuse de jour comme de nuit, je constatai avec plaisir que l’ange tutélaire de la colonne de Juillet était toujours à la même place et que sa peau dorée n’avait pas été recouverte par un habit Dior et qu’il ne brandissait pas, en outre, un sac Vuitton au-dessus de la population ébahie.

Je m’engageai dans la rue Saint-Antoine en passant devant la statue de Beaumarchais qui résistait aux ans, solitaire, et semblait incongrue tant la « liberté de blâmer » semblait un lointain souvenir. Dans la rue du Petit-Musc, je trouvai soudain une place libre et garai facilement mon véhicule sans avoir besoin d’accomplir un créneau dans le style épreuve-guillotine du permis de conduire.

Je fermai à clé la portière de droite (pas de bip à distance), j’allai jusqu’à l’horodateur récupérer un ticket de stationnement – je n’aurais jamais laissé un de ces 4 x 4 qui travaillent pour la fourrière de la Préfecture de police emmener, au risque de l’esquinter, ma chère Bentley – et me dirigeai vers l’immeuble où la plaque bleue indiquait en lettres blanches le numéro 27.

Je composai alors le code d’entrée que j’avais gravé dans ma mémoire : 36 B 52.

[ ☛ à suivre ]

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30 réflexions sur “Une expédition avec accusé de réception – 1 –

  1. brigetoun dit :

    et un nouveau polar goûteux… belle arme (mais pourquoi voulez vous que ce pauvre ange n’ai pas droit au plaisir du shopping).. pour le reste j’attends de découvrir la suite

  2. excellent, même si je ne comprends pas tout 🙂 (36b52 c’est des avions?)
    me suis bien marrée et la vidéo est superbe

  3. PdB dit :

    c’est bien parti cette affaire-là (on va à la table d’Eugénie ?)

  4. Francesca dit :

    Savoureuse entrée en matière. On salive mais on attendra la suite.

  5. Godart dit :

    Pensée intimiste d’un privé, capital de sympathie immédiat à la seconde, le Marlow de Raymond Chandler n’est pas loin.

  6. Robert Spire dit :

    Your name is James?…

  7. La suite !!
    mais le narrateur nous mène-t-il en bateau (ou en auto? ? car garer une Bentley rue du Petit-Musc… à part le parking de Mayenne, il n’y a que des places « livraisons » (donc pas d’horodateur) et plutôt étroites (la chaussée elle même fait à peine 2,50 m de large, et la rue le double de mur à mur)… sans compter qu’une piste cyclable mange la chaussée et qu’une forêt de potelets décourage le stationnement à cheval sur les trottoirs – et décourage aussi la marche à pied).
    Cela dit, le 27 a bien un digicode, tout est donc possible : joli portail, de surcroît. Que se passera-t-il donc une fois passés le porche et la cour ?

  8. Le virus du feuilleton ! Ça, j’aime aussi 🙂

  9. Aunryz dit :

    L’auteur nous conduit à l’aventure
    incertaine (puisque le numérateur de l’épisode n’a pas de dénominateur)
    une incertitude qui est de mise avec l’ambiance classeuse
    délicatement désuète.
    Miam !

  10. Zoë Lucider dit :

    Irait-il chez Bofinger ?

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