Archives du 12/11/2020

Une femme au balcon

(Paris, 30 octobre, quai de Valmy, 10e. Agrandir.)

Elle ouvre la porte-fenêtre et sous ses yeux coule le canal Saint-Martin, en partie masqué par le pont  tournant de la rue Dieu. Elle regarde l’eau verte et les quelques canards qui poireautent sur le pavé de la cahute qui abrite le garde-barrière.

Son repère haut-perché lui donne un aperçu sur les toits de zinc environnants. Quand les mouettes viennent se poser sur la passerelle, alignées comme lors d’une cérémonie militaire du type 11 novembre ou 14 juillet, elle apprécie leur manège qui soudain s’envole à tire-d’elles mêmes.

Parfois, elle ressent une sorte de vertige : elle domine la situation élevée mais celle-ci ressemble à un appel au plongeon vers en-bas, le retour vers la terre ferme ou les ondes apparemment pacifiques et langoureuses.

Les jours passent, son rituel du balcon se présente à midi après le café et le soir avant le dîner. Parfois elle s’imagine agitant avec des ficelles invisibles les rares passants qui n’ont plus besoin de respecter les trottoirs puisque la circulation automobile (sauf exception pompiers et sécurité) est désormais interdite sur le pont délaissé.

Elle n’aimerait pas habiter au rez-de-chaussée : là, personne ne loge au-dessus d’elle, le voisinage a été comme filtré, et elle côtoie directement le ciel avec ses changements d’humeur.

Quand il arrive que l’orage gronde, elle prend peur en même temps qu’elle est heureuse. Elle a soudain l’impression de faire partie intégrante des éléments et elle mêle quelques larmes au bruit répétitif des gouttes de pluie juste au-dessus de sa tête aux cheveux coupés style Louise Brooks.

(Luciano Berio, Wasserklavier, par Hélène Grimaud)

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