Le passereau et la passerelle

(Paris, canal Saint-Martin, 10e, 25 novembre. Agrandir.)

Tout s’était mélangé dans sa tête, comme si, après une chute, ses idées avaient été bousculées, malaxées puis laissées en tas de rutabagas. Le manège tournait et revenait à son point de départ avant de repartir pour un tour. Les souvenirs dansaient, pompons forains parfois difficiles à attraper, à décrocher ou même à repérer, et semblaient faire la nique à celui qui désirait s’en saisir.

Sur la passerelle usée, les passants clairsemés, ou fraîchement cueillis au saut du lit, se croisaient sans se saluer (alors que dans une petite ville on se serait dit bonjour), chacun poursuivait son travail, son but ou sa chimère. Le sol sensible bougeait avec les pas et créait une sorte de tremblement annonçant l’arrivée des « passeurs » (dans certains westerns l’oreille collée sur le rail détectait le train qui s’approchait à 3 heures 10).

Parfois il fallait penser aux daltoniens qui étaient restés malheureusement prisonniers des films qu’ils croyaient n’exister qu’en noir et blanc. Or, un grand labo américain travaillait depuis des années sur le sujet et venait d’annoncer la fin du « daltonisme » avec ses quatre degrés de gravité. Les BD de Morris & Goscinny étaient enfin accessibles à tous les yeux soudain émerveillés par les couleurs des frères Dalton, bandits et bagnards hilarants, et le joyeux mégot de cigarette (avant de se voir remplacer par une médiocre tige de paille) de Lucky Luke.

Le petit pont enjambant le canal Saint-Martin devint alors une sorte de test de vision pour les malvoyants ou ceux qui persistaient à se trimballer jour et nuit avec des lunettes de soleil. Sa palette changeait régulièrement, ses hiéroglyphes se présentaient soit avec mystère soit avec limpidité. Leur chatoiement rassurait les regards. On grimpait les marches aussi pour cette rencontre.

Même les oiseaux s’y posaient parfois. Un jour le passereau rencontra la passerelle et ils se regardèrent dans le blanc des yeux : les couleurs s’envolèrent, tournoyèrent et s’évanouirent.

La dérive avait commencé, mais le graffiti « Liberté », avec ses différentes formes, resta solidement accroché sous les rambardes vert pâle.

(Red Garland, Perdido)

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20 réflexions sur “Le passereau et la passerelle

  1. lyssamara dit :

    Tant qu’il aura des hommes
    Férus d’tendr’ écritur’
    Nous danserons ton nom

  2. brigitte celerier dit :

    un passereau rencontra la passerelle, les couleurs chantaient et on oublia les Dalton..

  3. gballand dit :

    Ah, les malvoyants, jamais ils ne passent leur test de vision, et ils – ce ils inclue le nous – sont « perdidos »….passereaux compris, car personne ne retrouve la passerelle pour le monde d’après 😉

  4. Francesca dit :

    Inquiétant résultat de mon test de vision : je ne déchiffre rien !

  5. PdB dit :

    très bien (je retiens « Yuma » et « tagada tagada »- ah mince,comment se nommait ce garçon ? Joe !) (il suffit de passer le pont, disait le poète)

  6. Godart dit :

    Un conte de Noël avant l’heure pour daltonien, il paraît même que le costume du Père Noël serait rouge.

  7. le rouge ressort plutôt bien

  8. Zoë Lucider dit :

    Ce test me donne le vertige, c’est grave docteur?

  9. Aunryz dit :

    Une page, son titre et son image bien venue, pour effacer un peu du gris à l’âme

    « T’as voir tag … » en couleur qu’on disait dans les cours de récréation après quelques heures d’épuisement de sa créativité confiné avec ses semblables.

  10. @ aunryz : un passage purement « récréatif » ! 🙂

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