Archives du 20/01/2021

Erri De Luca et sa montagne magique

(Photo : cliquer pour agrandir.)

C’est plus qu’une petite randonnée à l’air libre ou emprisonné, la distinction apparaît si fine ou fragile : le parcours de l’auteur, Erri De Luca, dans son livre Impossible (1), laisse la trace écrite (en des caractères typographiques différents) d’un événement, une escalade mentale et physique où la mort d’un randonneur déclenche l’arrestation du narrateur.

Dès que l’on entre dans la « cellule d’isolement » de l’accusé (le livre est également petit comme format), on suit l’excursion sur le sentier du Bandiarac où « il faut faire les bons pas à côté du précipice ». Là, un promeneur précède l’alpiniste (qui le fut en vrai) et fait soudain une chute dans le vide.

La confrontation entre le jeune magistrat et l’inculpé, un ancien de la lutte révolutionnaire italienne à l’époque d’Aldo Moro et du regard « officiel » de Leonardo Sciascia, devient alors l’enjeu d’un récit et d’une confrontation ardents puisqu’il n’existe aucune preuve matérielle pouvant mettre en cause le prisonnier – sauf ses rapports antérieurs avec la victime, un membre du groupe (ressemblant à « Lotta continua » auquel Erri De Luca participa) devenu « un collaborateur de justice », un de ces « repentis » dénonçant leurs camarades aux autorités pour obtenir en échange une liberté sauve.

Dans son enfermement, le narrateur évoque en permanence la montagne lors de ses interrogatoires avec le juge puis l’avocat commis d’office : « La montagne, immobile par nature, est un mobile. C’est exactement ça : elle attire à elle. » L’ambiguïté de la rencontre fatale non attestée se tient là, sur « la vire » meurtrière.

Le livre est entrecoupé de lettres passionnées écrites par l’accusé à sa femme (commençant toutes par « Ammoremio »), fenêtre sans barreaux ouverte vers les temps heureux évanouis ou à venir : « La liberté, c’est de nous garder ensemble même là-dedans. Aucune cellule ne peut m’enlever cette liberté. »

L’art d’Erri De Luca se manifeste avec toutes ses facettes dans cet entrelacement de la condition carcérale, des réflexions philosophiques et des souvenirs qui affluent – le « traître » était pourtant un ami très cher depuis l’enfance – et avec l’amour porté à sa compagne au travers du chant délicieux et silencieux qui lui est dédié.

L’intransigeance même de l’accusé (il est qualifié par le juge d’être « irréductible ») représente son honneur, le pic ou le sommet, peut-être inaccessibles, de son engagement. Et son refus de reconnaître sa propre culpabilité, basée uniquement sur son action politique passée, est comme la ligne d’horizon qu’il fixe au cours de ses courses en montagne : « Impossible, c’est la définition d’un événement jusqu’au moment où il se produit. »

Sur le fil d’acier, le basculement hésite devant le vertige.

L’auteur du « roman » se plaît alors à imaginer les pensées diverses et fantasques du prisonnier enfermé entre ses quatre murs et dont l’ouïe s’affûte obligatoirement. Il lui fait même créer des inventions littéraires : « J’aime bien les palindromes, ces phrases qui peuvent se lire aussi à l’envers. J’en ai trouvé une antimilitariste : non à ce canon. Un de ceux qui bombardent les villes, les maisons, les jardins, lâchetés de la guerre moderne. »

Face au juge, c’est le jeu du chat et de la souris. Mais le balancier suprême, au-dessus des deux plateaux, le voici : « J’apprends à nouer une amitié avec le temps. »

Au long des interrogatoires en prison, une sorte de compréhension, sinon de complicité, s’installe entre le juge et l’accusé : l’un fouille l’Histoire de l’Italie, l’autre reconnaît le poids de l’institution étatique et affirme le combat justifié contre ses injustices.

« Le communisme est une éducation à l’égalité des conditions de base et de départ. » Cette définition sera énoncée plus tard face au juge qui aura été se rendre compte de visu, selon la suggestion du présumé coupable, du lieu où s’est produit le meurtre pour lequel il a enquêté.

En 172 pages, Erri De Luca réussit – ou rend possible – l’éclairage vif et vécu de l’engagement politique  et de la fidélité idéologique dans une situation sociale donnée, de la conviction ou de la « trahison » apportés à celui-ci et des principes qui œuvrent au maintien de ce qu’est ou devrait être un régime réellement démocratique.

La montagne dans laquelle est inséré le livre, avec sa scansion poétique comme dans un écrin massif, n’est plus un simple décor pour grimpeurs mais le symbole de la difficulté à gravir l’existence avec ses escarpements, ses aiguilles, ses levers et couchers de soleil.

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(1) Erri De Luca, Impossible, Gallimard (2020, traduction de l’italien par Danièle Valin).

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