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Brève rencontre (sous forme d’une sorte de flash-back littéraire) avec Pier Paolo Pasolini

Enfoui dans la pile de ma table de chevet, ce petit livre (par le format), qui m’avait été offert à la fin de l’année dernière, attendait que je le repêche des semaines de pénitence où je l’avais cruellement abandonné.

La présentation par Luigi Fontanella, l’entretien de 1969 retrouvé avec Guiseppe Cardillo, et la traduction par Anne Bourguignon (toute confiance faite), laissaient présager un document historique, pur et indispensable pour ceux et celles qui le portent dans leur cœur.

J’ai toujours aimé Pier Paolo Pasolini, ce « communiste sentimental » (Alberto Moravia), ses œuvres littéraires, ses films, ses poèmes (je n’ai jamais vu, par contre, des pièces « dramatiques » de lui).

Quand fut ouverte l’exposition Pasolini à la Cinémathèque de Paris, je m’y rendis avec joie (novembre 2013) – sans me douter alors qu’un jour funeste tous les musées, salles de cinéma, de théâtre, chapiteaux de cirques, boîtes de nuit et de jazz… se retrouveraient bouclés comme des lieux de malfaisance, « non essentiels », rayés de la carte avant que des occupations, avec l’Odéon en fer de lance et souvenirs de Mai 68, manifestent ces jours-ci l’opposition du monde artistique à la politique du petit marquis élyséen et de ses affidés.

Pasolini fit deux voyages à New York : début octobre 1966 (dix jours) puis en 1969, période pendant laquelle fut réalisé cet entretien, enregistré, avec Giuseppe Cardillo, à l’Institut culturel italien où il était invité par le directeur.

Le premier déplacement nous montre l’intellectuel, tel qu’il apparut à Oriana Falacci : « Petit, fragile, dévoré par mille désirs, mille désespoirs et amertumes, habillé comme un jeune garçon tout droit sorti du college. Tu sais, ces jeunes types élancés, sportifs, qui jouent au baseball et font l’amour dans les voitures. Un pull-over marron avec une poche cousue sur la poitrine, des pantalons de velours à côtes, marron eux aussi, un peu serrés, des chaussures de daim avec une semelle de gomme. Il ne paraît vraiment pas avoir ses quarante-quatre ans. » (1)

Pasolini est émerveillé : « Toute ma jeunesse, j’ai été fasciné par les films américains, ceux d’une Amérique violente, brutale. Non, ce n’est pas cette Amérique que j’ai retrouvée ; c’est une Amérique jeune, désespérée, idéaliste. Il y a en eux un grand pragmatisme et en même temps un tel idéalisme. Jamais ils ne sont cyniques, sceptiques, comme nous savons l’être. Ils ne sont jamais indifférents, ni réalistes ; ils vivent toujours dans le rêve et idéalisent chaque chose. » (2)

En réponse à un lecteur qui lui reproche d’avoir écrit qu’en Amérique « on peut voir la gauche la plus belle qu’un marxiste puisse trouver », Pasolini rétorque : « En Europe, tout est fini : en Amérique, on a l’impression que tout commence. (…) Ceux qui font partie de la nouvelle gauche (qui n’existe pas, qui est seulement un idéal) se reconnaissent au premier coup d’œil, et naît tout de suite entre eux cette sorte d’amour qui liait les résistants. (…) Qui n’a jamais vu une manifestation pacifiste et non-violente à New York manque une formidable expérience humaine, comparable uniquement, je le redis, aux grands jours de l’Espoir des années 1940. » (3)

En 1969, lorsqu’il revient à New York, Pasolini a affronté en Italie la révolte étudiante, qu’il a critiquée (« Vous avez des têtes de fils à papa./ Bon sang ne saurait mentir./…) et pour laquelle il se trouve en butte avec d’autres « révolutionnaires ».

(photos : cliquer pour agrandir.)

Entretien (page 59) : « Nous parlions des différents axes de mon travail ; disons, pour simplifier, l’un à caractère scolastique et académique allant de Pétrarque à D’Annunzio, qui a son importance, nous sommes bien d’accord ; ce que l’on apprend à l’école s’imprime en lettres de feu et nous ne l’oublierons jamais. Tout le reste est une culture d’autodidacte, ce que j’ai appris en dehors de l’école, avec Rimbaud et les surréalistes, avec Machado. Et enfin, toutes ces lectures idéologico-politiques qui sont venues plus tard. »

Entretien (page 72) : « Le plan-séquence est la technique cinématographique la plus réaliste. Je l’utilise dès que je veux donner du naturel à une scène ; je suis là avec ma caméra et je ne cesse de filmer durant toute la durée de la scène : un homme entre dans une chambre, boit un verre d’eau, regarde par la fenêtre et s’en va. D’un certain point de vue, je représente la scène sans solution de continuité de façon que le plan-séquence ait la même durée que l’action dans la réalité. Et c’est donc un moment naturaliste du cinéma. L’absence totale de plan-séquence dans Accatone exclut ce moment naturaliste. À l’opposé, la multiplication de cadrages distincts les uns des autres signifie bien que j’ai vu la réalité, instant par instant, fragment par fragment, objet par objet, visage par visage. Dans chacun de ces objets et dans chacun de ces visages, vus de face, de façon hiératique dans toute leur intensité, est apparue cette sacralité dont je vous ai tant parlé. »

Entretien (page 87) : « Dans le fond, ce qui m’a fait aller vers le théâtre, c’est que par nature, par définition, il ne pourra jamais devenir un média de masse. On ne peut pas reproduire le théâtre. On ne peut ni le reproduire ni en faire des séries. La littérature, comme dans d’autres pays plus modernes encore, est déjà menacée par l’industrie culturelle et la société de consommation. Le cinéma est menacé au moins de la même façon. Voir la tragédie de Théorème est pour moi une angoisse permanente, parce que le film a été conçu comme un film d’art et d’essai, pour une élite… et il est désormais jeté en pâture aux masses ; chacun y va de son interprétation et y voit des choses qui me désespèrent et m’angoissent.

Le théâtre échappe à tout ça ; quel que soit le nombre de spectateurs qui assistent à une représentation théâtrale, il n’aura jamais aucune mesure avec ce qu’on désigne par « masse ». C’est tout au plus un public en chair et en os de quelques centaines de milliers de personnes prises une par une, face à des acteurs de chair et d’os eux aussi… »

Entretien (page 88) : « Donc choisir le théâtre, parce que ce ne sera jamais un phénomène de masse, rend parfaitement compte de mon travail. Je pourrais dire la même chose de la poésie. La poésie que je suis en train d’écrire est une poésie désagréable, déplaisante, une poésie difficilement consommable, dans tous les sens du mot.

(…) Donc, et pour finir, je sais que la poésie, par essence, est inconsommable, mais, pour ma part, je veux qu’elle le soit le moins possible dans la vie de tous les jours. Il en va de même pour le cinéma : je ferai un cinéma toujours plus difficile, plus âpre, plus complexe, plus provocant, peut-être, afin qu’il échappe à la consommation, justement comme le théâtre qui y échappera toujours, ce qui sauvera le texte. »

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(1) Oriana Fallaci, Un Marxiste à New York, in « L’Europeo », 13 octobre 1966.

(2) ibid.

(3) « Paese sera », L’America di Pasolini, 18 novembre 1966.

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