Et la marque blanche de George Orwell scandait toujours la politique du pouvoir en place

(Paris, rue de Marseille, 10e, 20 mars.)

« Je ne pense pas que nous puissions changer quoi que ce soit pendant notre existence. Mais on peut imaginer que de petits nœuds de résistance puissent jaillir ça et là, de petits groupes de gens qui se ligueraient et dont le nombre augmenterait peu à peu. Ils pourraient même laisser après eux quelques documents pour que la génération suivante reprenne leur action au point où ils l’auraient laissée.

– La prochaine génération ne m’intéresse pas chéri. Ce qui m’intéresse, c’est nous.

– De la taille aux orteils, tu n’es qu’une rebelle, chérie. »

Elle trouva la phrase très spirituelle et, ravie, jeta ses bras autour de lui.

Elle ne prêtait pas le moindre intérêt aux ramifications de la doctrine du Parti. Quand il se mettait à parler des principes de l’Angsoc, de la double-pensée, de la mutabilité du passé, de la négation de la réalité objective, et qu’il employait des mots novlangue, elle était ennuyée et confuse et disait qu’elle n’avait jamais fait attention à ces choses. On savait que tout cela n’était que balivernes, alors pourquoi s’en préoccuper ? Elle savait à quel moment applaudir, à quel moment pousser des huées et c’est tout ce qu’il était nécessaire de savoir. Quand il persistait à parler sur de tels sujets, elle avait la déconcertante habitude de s’endormir. Elle était de ces gens qui peuvent s’endormir à n’importe quelle heure et dans n’importe quelle position.

En causant avec elle, Winston se rendit compte à quel point il était facile de présenter l’apparence de l’orthodoxie sans avoir la moindre notion de ce que signifiait l’orthodoxie. Dans un sens, c’est sur les gens incapables de la comprendre que la vision du monde qu’avait le Parti s’imposait avec le plus de succès. On pouvait leur faire accepter les violations les plus flagrantes de la réalité parce qu’ils ne saisissaient jamais entièrement l’énormité de ce qui leur était demandé et n’étaient pas suffisamment intéressés par les événements publics pour remarquer ce qui se passait. Par manque de compréhension, ils restaient sains. Ils avalaient simplement tout, et ce qu’ils avalaient ne leur faisait aucun mal, car cela ne laissait en eux aucun résidu, exactement comme un grain de blé qui passe dans le corps d’un oiseau sans être digéré. »

George Orwell, 1984, Éditions Gallimard 1950, traduit de l’anglais par Amélie Audiberti (Livre de Poche 1967, N° 1210/1211, pages 225-226).

(Images : cliquer pour agrandir.)

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24 réflexions sur “Et la marque blanche de George Orwell scandait toujours la politique du pouvoir en place

  1. lyssamara dit :

    Souvenir fondateur: en 1984, sous l’impulsion de ma mère qui souhaitait nous faire découvrir ce régime du monde, nous avons voyagé en Tchécoslovaquie (et rencontré des Tchécoslovaques). J’avais vu le film de Michael Radford juste avant.
    Ce n’était pas pareil.
    Et pas seulement parce que je n’avais pas quinze ans.

  2. « Elle était de ces gens qui peuvent s’endormir à n’importe quelle heure et dans n’importe quelle position. » J’en suis également.

  3. Francesca dit :

    Il faudrait que le printemps 1871 nous inspire encore…

  4. brigitte celerier dit :

     » On pouvait leur faire accepter les violations les plus flagrantes de la réalité parce qu’ils ne saisissaient jamais entièrement l’énormité de ce qui leur était demandé … » oui (mais cela pourrait s’appliquer à tous les partis peu ou prou, et le fait de comprendre condamnerait-il à l’inaction ou au cynisme ?)

    • @ brigitte celerier : Il y a une différence entre un Parti au pouvoir (avec un Chet et un gouvernement totalitaires) et les autres.
      Et c’est bien de comprendre qu’il s’agit. 🙂

  5. jean-yves dit :

    Salut! C’est le printemps!
    Tout éclôt en tôles de couleurs noire ou bigarrée!
    Pas la peine de se mettre 64 fois sur son 31 pour les caméras de surveillance!

  6. bonne lecture de poche, la culture accessible à tous. Et même si on ne comprend pas tout, ça évoque quelques souvenirs
    Bon sang, mais c’est bien sûr !

  7. gballand dit :

    Merci pour ce texte.
    Nous avons encore, en France, deux ou trois hebdomadaires ou mensuels qui sortent de « l’orthodoxie », mais qui les lit ? Restent les écrans… mais comment les lit-on ? Et qui a envie de sortir de prison, d’ailleurs ?

    • @ gballand : Ce gouvernement nous invite du jour au lendemain à pratiquer désormais toutes nos activités « en extérieur » (Darmanin change logiquement d’attribution), d’où le carnaval marseillais et d’autres animations à venir !!! 🙂

  8. PdB dit :

    l’important, c’est l’attestation.

  9. Robert Spire dit :

    On n’a pas le droit d’être trop confiné ni trop déconfiné. Il faut être « confdéconf », de quoi rendre schizophrène toute une population…🙂

  10. @ Robert Spire : Notre grand intellectuel de l’Élysée – après avoir reçu dimanche la bénédiction téléphonique du Pape – enfin descendu de l’Empyrée, envisage (dit-on dans son entourage) de tenir une grande conférence à la Sorbonne (retransmise en direct urbi et orbi) pour expliquer de long en large, de haut en bas et de droite à gauche, la « stratégie » pourtant limpide qu’il applique et entend poursuivre jusqu’à la fin de son « mandat » concernant nos petites existences, nos minuscules misères et la grande ambition qu’il « veut » donner à la France, et la leçon qui sera ainsi portée au monde entier.
    Gabriel Attal, le perroquet officiel agréé, n’a pas encore indiqué la date de cet événement. 🙂

  11. « – La prochaine génération ne m’intéresse pas chéri. Ce qui m’intéresse, c’est nous. »
    En fait Orwell n’a pas été assez loin. Il aurait pu dire, tout ce qui m’intéresse, c’est moi.
    L’humain post 1984, s’intéresse uniquement à sa personne.
    Peu importe ce qu’il adviendra de l’autre et des autres, du moment que sa satisfaction personnelle est obtenue. Peu importe si le système va broyer les voisins, du moment qu’il lui assure le « confort ». Peu importe s’il détruit l’autre, du moment qu’il s’amuse.
    Le système a bon dos, lorsque c’est l’humain lui-même qui est arrivé au bout de son égoïsme. Il ne bougera que si le système s’attaque à son petit confort, ou il se résignera s’il s’estime mieux loti que son voisin.
    Ou en serons-nous en 2084… mais qui s’en soucie ?

  12. Claudine CHAPUIS dit :

    De mes longues fonctions professionnelles en milieu extrême et « turbulent » (peuple de la rue, sans abris, transfuges d’hôpitaux psychiatriques, sortants de prisons, en milieu ouvert) j’ai retenu un enseignement majeur. C’est l’importance de la règle, de ses énoncés et de sa clarté. Non pas que la règle doive être scrupuleusement respectée : ce serait mortifère. Mais elle doit permettre à chacun de s’agréger ou de savoir ce qu’il transgresse. Ce qui nous arrive avec le fameux « En même temps » c’est un brouillage des lignes qui a trouvé son apogée dans la gestion de la pandémie. Il nous soumet à l’arbitraire. Et c’est sidérant au sens où cela nous contraint en permanence à nous demander si nous sommes dans ou pas dans la légalité. À accepter l’absurde. À l’intelligence et à la réflexion se sont substitués des protocoles dont la finalité nous échappe car ils semblent répondre plus à une stratégie politique et économique (protéger un hôpital public en ruines) et à une volonté punitive qu’au souci d’épargner des vies humaines. Je crois que le monde orwellien peut s’installer là où les protocoles et procédures prennent le pas sur la loi, sur le droit commun. Nous n’avons même plus en ce moment de destin commun puisque nous ne partageons plus le même espace-temps confinés par-ci, déconfinés par-là, confinés dehors le jour, dedans la nuit. La mort du langage en tous cas est avérée… À l’exception des journalistes et de quelques groupies, qui entend encore quelque chose de la communication (logorrhée) gouvernementale ?

    • @ Claudine Chapuis :
      Votre commentaire met bien en parallèle ce qu’Orwell a vu et anticipé et ce que nous vivons actuellement : le déroulé d’une pensée politique, venant de ce régime, à la fois totalitaire et courant comme un poulet sans tête, changeant du jour au lendemain de « stratégie » sans être capable de « prévoir » (donc de « gouverner »).
      C’est drôle car j’ai écrit pour demain un petit texte où vous pourrez retrouver votre analyse, sous une autre forme ! 🙂

  13. On carnavalise aussi à Annecy, parmi les fleurs et sans masque, mais avec Francis Lalanne comme gourou pour relever le niveau intellectuel… ^_^

    • @ Dominique AUTROU : Oui, bientôt des carnavals partout ?
      Il faut bien aussi « faire à l’extérieur ce qu’on fait à l’extérieur » : le peuple, bêta, suit les injonctions gouvernementales qui lui sont faites tous les jours, même si elles sont le contraire de ce qu’elles étaient proclamées la veille.
      Mais Francis Lalanne, ce n’est vraiment pas un chanteur (ou un penseur !) qui me botte !!! 🙂

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