Archives du 11/01/2022

À la faveur de la nuit [1-2]

BonSerjent 8.1.22_DH

(Paris, 8 janvier. Agrandir.)

Je battais le pavé luisant de l’ondée nocturne, j’attendais qu’à la faveur de la nuit ce type apparaisse lors de notre rendez-vous, dévoilant qui il était, quels étaient ses projets, et comment il entendait les réaliser. La pluie avait terminé son petit boléro, les voitures autorisées prenaient de la marge boulevard Magenta, les deux-jambes et les deux-roues occupaient le reste de l’espace urbain. Comme adoucie, la météo semblait, elle aussi, prétendre à l’exposition de quelques vagues à l’âme.

Pour la rencontre, j’avais choisi cette place parisienne du dixième arrondissement car je n’oubliais jamais l’action que Jacques Bonsergent avait, le premier, lancée alors que la France subissait le joug nazi. Après la Libération, son nom fut ainsi attribué également à la station de métro près de laquelle j’attendais mon interlocuteur mystérieux.

On toqua sur mon épaule gauche, je me retournai, c’était lui.

– Hello, vous attendez depuis longtemps ?

– Non, seulement une heure !

– Eh bien ! Quelle patience…

– Je me suis dit que le jeu en valait peut-être la chandelle.

Puisque la pharmacie se trouvait juste à côté, nous y entrâmes. Il fallait en effet, désormais, acquérir tous les jours un « Pass Vital » sans la présentation duquel nous ne pourrions plus exister. Sa distribution quotidienne équivalait aux tickets d’alimentation auxquels les Français, dit-on, avaient été astreints sous l’Occupation. Cet « Ausweis » biométrique, avec QR code et photo d’identité, était indispensable pour sortir de chez soi (ou y rentrer) et faisait l’objet de contrôles sourcilleux et permanents de la part de la police et des forces armées, autorisées à pénétrer même dans les domiciles privés.

Une fois obtenue la carte en plastique de couleur marron, nous nous dirigeâmes vers le café Pierre, proche de la place de la République, où les précieux Sésame firent leur office.

– Vous prenez quoi ?

– Une pinte, et vous ?

– La même chose !

Et la conversation démarra sur les chapeaux de roues : comment résister, comment s’organiser, comment déjouer les manœuvres policières, comment agir plus symboliquement que violemment, comment communiquer même dans les médias à la botte du pouvoir… L’horizon était chargé à la fois de nuages noirs et de perspectives lumineuses tandis que le programme commun se déroulait comme par magie dans une sorte d’harmonie de différentes teintes de rouge.

[ ☛ à suivre ]

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