Archives du 29/01/2022

Couloir ascensionnel

Asc 24.1.22_DH

(Paris, 24 janvier. Agrandir l’image.)

La lourde porte de fonte me tendait le bras : je la tirai, pénétrai dans l’étroite cage et appuyai sur le bouton rond numéro 6. L’engin démarra en douceur, le câble qui le hissait semblait solide puisque, ça y était, nous étions partis. Je me regardai dans la glace, mon rouge à lèvres avait tenu le coup et mes cheveux courts étaient d’une sombre humeur qui me plaisait.

La succession des étages défilait assez vite, je me demandais à chaque palier qui pouvait bien habiter là, sans doute deux ou trois couples, avec ou sans enfants, des appartements dans un immeuble « haussmannien » mais avec tout le confort moderne – la plaque de céramique bleue mentionnant Gaz à tous les étages avait dû exister avant sur le mur extérieur du bâtiment. Aucun bruit, en tout cas : les parents au boulot, les gosses à l’école (elles étaient grandes ouvertes en ces temps de pandémie).

Soudain, l’ascenseur s’immobilisa avec un grondement sourd : je crois que cela se produisit entre le 5ème et le 6ème. Comme c’était le matin, j’apercevais un peu de lumière, à travers la grille, sur le mur en face. Je composai immédiatement sur mon smartphone le numéro de R et C, « en cas de panne », indiqué sur la paroi dans une affichette. Au bout de la dixième sonnerie, je dus me rendre à l’évidence : personne au bout du fil et pas de répondeur pour laisser un message d’urgence !

Sans paniquer, je pensais alors que seuls les pompiers pourraient me sortir de cette claustration imposée. Aussi tapotai-je vite fait le « 18 » sur mon clavier, et sur-le-champ un interlocuteur était présent.

– Oui, bonjour, excusez-moi, c’est les pompiers ? Je suis coincée dans un ascenseur et la compagnie que j’essaie de joindre est aux abonnés absents, je ne sais plus quoi faire…

– Ne quittez pas, je vous passe mon chef !

– Oui, bonjour ma p’tite dame, c’est bien les pompiers ici, capitaine Roux, alors si vous êtes bloquée, il faut voir ça avec les responsables du système !

– Mais y’a le téléphone qui sonne et personne qui y répond !

– Vous devez réessayer : nous ne sommes pas une filiale de ces grands groupes d’escalade immobilière, c’est à eux d’assurer l’entretien et le sauvetage, s’il y a lieu, de leur clients.

– Mais je suis dans une situation de danger, prise dans un couloir ascensionnel, combien de temps vais-je devoir rester enfermée dans ce caveau suspendu en l’air, je stresse, je ne me sens pas bien, vous voulez que je fasse un malaise ? Alors, ce serait à vous d’intervenir !

– Vous n’en êtes pas là, ma p’tite dame ! Raisonnez-vous, reprenez votre souffle, calmez-vous, soyez zen, dites-vous qu’à tout problème il y a une solution et que demain vous serez libre !

– Peut-être, mais en attendant les minutes s’écoulent, rien ne bouge, aucun humain ne se manifeste, ici c’est une prison pour mon cerveau, et mon corps va me lâcher…

– Allez, au-revoir, prenez votre mal en patience, et bon courage !

Il avait raccroché, mon espoir aussi. À part ma lime à ongles, je n’avais ni couteau suisse ni tournevis pour essayer, comme dans le célèbre film de Louis Malle, de démonter le mécano du mécanisme.

Je finis par m’asseoir à même le sol de la cabine et commençai à pleurer.

Tout à coup, l’ascenseur redémarra automatiquement et une seconde plus tard il s’arrêta en douceur au dernier étage. Je me relevai, j’ouvris la porte, un type tout souriant se tenait là, devant moi :

– Bonjour ! Vous voyez, ça remarche, pas de raison d’en faire toute une histoire !

– Mais, comment…?

– Fastoche, mon collègue Roux m’a appelé depuis sa caserne, moi c’est Combaluzier !

(Miles Davis, Ascenseur pour l’échafaud)

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