Archives du 07/03/2022

Seuls les trous dans les façades

nyt__6.3.2022

(The New York Times, 6.3.2022.)

Sirènes du désespoir, signalisation d’obus invisibles, seuls les trous laissés dans les façades établissent la preuve de leur existence assassine, les flammes et les fumées masquent à moitié le décor, les maisons éventrées, les fenêtres déglinguées, les matelas dénudés comme les silhouettes en grappes de disparus, les écoles et les hôpitaux pilonnés par l’indifférenciation des frappes militaires, sous terre des abris antiatomiques demeurent accessibles, inutilisés depuis des décennies, alors que le dictateur moscovite a même menacé de déclencher le feu nucléaire, la centrale de Zaporijia est indemne par miracle, des barricades sont dressées, si faibles (pneus, sacs de sable…), dans des rues désertes – les armes « défensives » de l’Union européenne sont-elles arrivées ? – tandis que la propagande russe étend son empire, les journalistes occidentaux se voient contraints de quitter ce pays à la parole unique déversée par le Big Brother calfeutré au Kremlin, les réfugiés ukrainiens (plus de 1,3 million ces derniers jours) fuient l’enfer de l’envahissement avec ses cercles concentriques, Kiev résiste encore mais pour combien de temps, alors nous préparons l’accueil des populations chassées de leur patrie, la guerre n’est plus seulement une Histoire illustrée dans des livres, elle montre juste tout à côté de nos villes paisibles son visage hideux, infâme, sans conscience, sans remords, et c’est celui de Poutine, tsar à la figure boursoufflée et botoxée à l’image d’une nation fantasmée, apprenti-sorcier reconstructeur d’un passé qu’il veut rayer de la carte avec sa gomme blindée, ses missiles aveugles et ses troupes mal nourries, chef d’un État décapité par lui-même dans son ambition mégalomaniaque néo-impérialiste, zombie solitaire et démoniaque irrémédiablement perdu pour toute reconnaissance humaine.

(Sergueï Prokofiev, Dance of the Knights)

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