Archives du 20/03/2022

Iannis Xenakis, comme un long baiser nocturne

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Dans le soir, la grande salle de la Cité de la Musique s’est mise en ordre de bataille : les musiciens occupent leurs positions aux quatre coins et dans les hauteurs, ils sont tous répartis dans le public, la différence entre interprètes et auditeurs est abolie.

Voici que le chef d’orchestre (Ensemble intercontemporain et Orchestre du Conservatoire de Paris), Matthias Pintscher, apparaît et lit en préambule au concert un texte sur la guerre russe contre l’Ukraine : l’art ne peut s’abstraire de la politique.

La première partie commence avec Richard Wagner, Parcifal (sa dernière œuvre, 1882), Prélude de l’acte I, une nappe sonore étonnamment douce et profonde, enchaînée immédiatement avec Terretektohr (1966) de Yannis Xenakis, pour quatre-vingt-huit musiciens répartis en huit groupes dans la salle, une plongée formidable, fulminante comme un volcan, dans des contrées inconnues aux couleurs de lave et d’océan, fleuve indomptable des sons entrecroisés, filés mais distendus dans une grille sans cesse mouvante. Comme un long baiser nocturne.

Puis, c’est la pièce Ondate II (2001), d’Olga Neuwirth, pour deux clarinettes basses, qui nous emmène sur des vagues vénitiennes chatoyantes et cliquetantes dans une obscurité produisant ses propres scintillements.

Après l’entracte, la musique d’un bayan descend soudain du balcon, à la manière d’une « frappe » pacifique effectuée par la compositrice russe Sofia Goubaïdoulina, un De profundis (1980) magnifique interprété magistralement par Vincent Gailly. L’instrumentiste nous fait écouter et révèle les  possibilités inouïes de cet accordéon chromatique dont on entend la respiration, le soufflet de la vie, tout en étant mêlée à une mélodie lancinante et hypnotisante : le public, sous le charme, applaudit à tout rompre.

Alors, revoici Xenakis avec une autre composition célèbre, Nomos Gama (1969), fleuve d’imbrications de séries d’instruments qui concourent tous à une sorte de feu d’artifice final avec le déchaînement incroyable des huit percussionnistes disséminés ici ou là. Le sommet est atteint ; l’orage musical a éclaté en mille projectiles, un soleil noir apparaît.

L’immédiat prolongement avec encore Wagner, Parcifal, Prélude de l’acte III, nous empêche hélas à nouveau d’applaudir l’œuvre précédente et de nous remettre de son impact violent, c’est lui qui boucle alors le cycle de la représentation scénique sur une vision  à la fois contrastée et apaisée surplombant l’existence – le compositeur allemand est mort à Venise, un an après cette pièce, en 1883.

Le concert terminé, la nuit enveloppe la Cité de la Musique et tous les souvenirs qu’elle conserve en elle : la mélodie des sphères, des étoiles et des satellites se déploie librement au-dessus de nous, il n’y a pas de missiles militaires et hypersoniques pour démolir ici son harmonie silencieuse.

(Iannis Xenakis, Terretektohr)

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(Matthias Pintscher)

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(Paris, Cité de la Musique, 18 mars. Agrandir les images.)

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