Archives du 23/05/2022

Au musée de Cluny : un art pas moyen /7\

Dans une lumière tamisée – ou tissée et lambrissée – on arrive enfin dans la grande salle où sont suspendues, épinglée, capturées les six fameuses et immenses tapisseries de La Dame à la licorne. L’espace est silencieux, quelques personnes assises au centre semblent méditer sur l’apparition stupéfiante.

Devant les regards, panoptiques et panoramiques, la scène se reproduit six fois ainsi à l’envi.

Voilà donc « le clou » du spectacle, la révélation ultime, la beauté en filature : les cinq sens annoncés (Le Toucher, Le Goût, L’Odorat, L’Ouïe, La Vue) et six femmes différentes, en figures principales, qui incarnent l’énumération des qualités vitales mais bien plus que ce qui s’affiche, en face de nos yeux éblouis, par cet « exposé » dans une couleur rouge dominant impérialement l’ensemble.

La sixième tapisserie porte l’affirmation « À mon seul désir » : proclamation déterminée, « féministe » avant la lettre, d’un code moral, d’une philosophie existentielle et d’un mystère érotique chantourné.

Chaque scène proposée est un monde en soi, un univers où la condition humaine se déploie au milieu de la nature, de mille fleurs, des arbres, des oiseaux, des animaux mythologiques, sauvages ou domestiques (on dénombre trente-quatre lapins en tout dans les tapisseries !), comme échappés de fables enchanteresses et nous racontant une histoire d’apparence simple et symbolique.

Les six visages des femmes – Marie Tudor pouvant figurer le portrait fondateur qu’aurait commandité Antoine Le Viste ainsi que sa propre marque au peintre Jean d’Ypres – présentent tous des caractéristiques à la fois différentes et semblables : pâleur et blondeur, brocarts d’or, hiératisme de la pose, sûreté de l’attitude, pouvoir d’un statut « royal » qui s’impose aux servantes ou personnes de compagnie ; aucun homme n’est présent ici autrement que dans l’esprit des dames qui, sans doute, n’en sont qu’une seule.

Un nombre faramineux d’interprétations de ces images à double-fond a été produit : religieuses, philosophiques, métaphysiques, psychologiques, psychanalytiques, esthétiques, « écologiques », architecturales… pour tenter de trouver « le sens » de tels tableaux cousus dans la toile même des rêves.

Ainsi, tout le monde peut, dans cette contemplation ou cette catalepsie de l’œil, se laisser aller à divaguer en regardant, en admirant cette somptueuse symphonie de couleurs, le rouge, le rose (et les roses), l’orange, le bleu, le jaune, le vert, le marron, le gris, l’indéfini, et aussi ces sonorités presque imperceptibles.

La résonance intérieure a lieu à partir de ce moment-là dans la salle emblématique N°20 du musée de Cluny : le sortilège de La Dame à la licorne agit à la manière d’un ferment déposé en nous au fur et à mesure que notre regard a absorbé le sien, il officie désormais dans notre inconscient comme le pur paradigme d’une beauté aveuglante et indicible.

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(Le Goût, L’Odorat.)

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(L’Ouïe, La Vue.)

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(L’Ouïe.)

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(La Vue. La photo ci-dessus en dissimule une autre : cliquer.)

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(Le Goût.)

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(L’Odorat.)

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(Le Toucher. Cliquer ci-dessus pour découvrir une autre image.)

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(« À mon seul désir ».)

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(photos : cliquer pour agrandir.)

(Virelai de Guillaume de Machaut, Douce Dame jolie)

[ ☞ à suivre]

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