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« Un pays qui se tient sage », le film de David Dufresne vous éclate (pacifiquement) à la figure

C’est ce vendredi soir que l’on saura si Un pays qui se tient sage, le film de David Dufresne, a été récompensé, lors de la cérémonie des César, comme le meilleur des « documentaires ».

Même s’il est difficile de classer cette œuvre dans une catégorie bien précise puisqu’il échappe à la normalisation en donnant à voir non seulement des événements historiques récents (manifestations des Gilets jaunes, tirs de LBD, classe de lycéens mis à genoux par les « forces de l’ordre »…) mais en introduisant le « contrechamp » de la discussion, avec l’intervention de protagonistes comme des cariste, chauffeur routier, plombier, mère au foyer, avocat, sociologues, historiennes, journaliste, policiers…, et en imaginant que tout ceci est une fiction réelle qui va jusqu’à dépasser l’entendement.

Le film est sorti récemment en DVD (coffret avec deux disques dont un « supplément »), je l’ai acheté dès qu’aperçu dans la vitrine de chez Potemkine à Paris (19,90 €) car je n’avais pu aller le découvrir à l’époque au cinéma pour cause de confinement.

Le livre de David Dufresne, Dernière sommation, Grasset, 2019, m’avait impressionné : il reprenait déjà, dans un véritable montage littéraire, ses célèbres tweets de l’époque : « Allô, Place Beauvau, c’est pour un signalement ».

Mais, ici, ce sont les images qui parlent et frappent : Un pays qui se tient sage vous éclate (pacifiquement) à la figure. Si vous le regardez à l’aide d’un vidéoprojecteur sur un mur d’appartement, vous aurez une idée de son impact tel qu’il a dû être ressenti dans l’une des nombreuses salles obscures (hélas fermées depuis) où il fut projeté en public, et en présence de son auteur, avant le black-out national.

Dans le film, les interlocuteurs, ce qui surprend au début, ne sont pas identifiés – sauf dans le générique de fin – et ceci implique paradoxalement une écoute plus attentive de leurs propos. Il n’y a pas non plus de musique (pour accompagner une charge de CRS ou de BRAV ?), seul un guitariste semble s’être trompé de terrain de jeu. « Un ami m’a dit : la musique du film, c’est le montage. J’ai trouvé cette remarque magnifique. » (entretien avec David Dufresne, livret dans le DVD, page 41).

Certaines séquences captent la réalité brutale et sont parfois difficiles à supporter : « L’État revendique pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime » (Max Weber). Les manifestants éborgnés, mutilés, les morts (oui) font partie du bilan d’un président de la République demeuré dans le déni constant des excès pourtant visibles et prouvés du « maintien de l’ordre » (scènes que l’on a tous ressenties, parfois en vrai ou à la télévision) : « Même BFM ou Le Monde ne mettent plus de guillemets à l’expression violences policières. » (entretien avec David Dufresne, ibid, page 40).

En fait, se retrouver plongé dans ces affrontements guerriers, ces grandes manœuvres assourdissantes avec gaz lacrymogènes, grenades de « désencerclement » et canons à eau, semble renvoyer à « l’ancien monde » où le port du masque était utilisé principalement par les troupes policières et les « black blocs ». Maintenant, on risque une amende de 135 € si on a oublié de tendre les élastiques.

Mille mercis à David Dufresne pour ce document incontournable, civique et démocratique : lancer l’alerte n’a donc pas lieu que le premier mercredi du mois.

Mais le « nouveau monde » se fait toujours attendre : la misère s’est accrue, l’économie est en capilotade, les restaurateurs, les artistes font la manche, les étudiants piétinent dans les files d’attente des Restos du cœur, et les flics soudain non casqués dégagent les gens qui osent encore respirer dehors, le long d’un quai, avant le couvre-feu décrété à 18 heures. Avec la pandémie, la violence, souvent intériorisée, a pris également d’autres tournures.

Ce « pays qui se tient sage » restera-t-il encore longtemps à genoux devant une nouvelle sorte de totalitarisme institutionnalisé (le projet de loi sur « la sécurité globale » n’est pas encore définitivement validé), même sous une apparence plus « soft » ?

Vu sa belle constance et son intransigeance inaliénable, David Dufresne a sans doute encore du pain sur la table de montage.

(Photos : cliquer pour agrandir.)

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