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« Land art », pas loin de Nogent-l’Artaud (dans l’Aisne)

Au cours d’une de mes récentes pérégrinations, j’avais repéré cet espace vierge situé pas loin de Nogent-l’Artaud (dans l’Aisne), ce nom sulfureux s’étant comme évadé de Rodez.

Les prés blonds s’étendaient à perte de vue, quelques vallonnements introduisaient des accidents pacifiques dans le paysage. Le ciel surveillait le tout de manière indolente : l’orage déterminé (ou la pandémie ?) n’était pas dans l’air ici.

Je savais qu’un paysan du coin allait bientôt moissonner son champ et faire pondre par sa grosse machine des petites montagnes de céréales qu’il ramasserait ensuite pour les entreposer dans les dépendances de sa ferme.

Devant la table rustique et une bonne bouteille de blanc-de-blanc que j’avais apportée directement d’Épernay, je lui contais alors mon projet : créer une « installation » – comme une sorte d’hommage au théâtre et son double multiplié par x – qui demeurerait en accès libre pendant quelques semaines, sans aucune publicité, et pourrait plaire à certains frustrés du Centre Pompidou ou du Musée d’Art moderne clos jusqu’à présent, au contraire des grandes surfaces alimentaires du pays.

Il suffisait, à la façon d’un Christo, d’emballer chaque meule et j’avais prévu pour cela des bâches de plastique, très faciles à trouver en cette période de résurgence d’une matière jadis honnie pour sa pollution traînante. La livraison devait se faire incessamment et l’homme de la terre disposait de l’engin mécanique capable d’enrober en un tour de main les monticules biologiques.

Le jour de l’inauguration (un samedi 23 mai) était arrivé. J’avais laissé un chèque à mon hôte qui m’avait garanti qu’il s’arrangerait, fusil de chasse en bandoulière, pour que personne ne s’avise de toucher à cette représentation muséale en tous points unique.

L’idée me vint même, au dernier moment, de bricoler dans l’espace cultivé (juste de l’autre côté de la route) un signal destiné aux éventuels visiteurs indésirables plus qu’aux corbeaux inlassablement curieux.

L’art, après tout, méritait un minimum de respect et de distanciation (au sens brechtien du terme).

(photos : cliquer pour agrandir.)

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