Archives de Catégorie: fiction

Relevés d’objectif [2/2]

« En moins de vingt ans au plus, réfléchit-il, on aura cessé de répondre à cette simple et importante question : « La vie était-elle meilleure avant la Révolution qu’à présent ? » En fait, on ne pouvait déjà pas y répondre, puisque les quelques survivants épars de l’ancien monde étaient incapables de comparer une époque à l’autre. Ils se rappelaient un million de choses sans importance : une querelle avec un collègue, la recherche d’une pompe à bicyclette perdue, l’expression de visage d’une sœur morte depuis longtemps, les tourbillons de poussière par un matin de vent d’il y avait soixante-dix ans, mais tous les faits importants étaient en dehors du champ de leur vision. Ils étaient comme des fourmis. Elles peuvent voir les petits objets mais non les gros.
La mémoire était défaillante et les documents falsifiés, la prétention du Parti à avoir amélioré les conditions de la vie humaine devait alors être acceptée, car il n’existait pas et ne pourrait jamais exister de modèle à quoi comparer les conditions actuelles. »

George Orwell, 1984, Gallimard 1950 (éd. Le Livre de poche, n° 1210-1211, 1967, traduit de l’anglais par Amélie Audiberti, pages 136-137).

L’Histoire a-t-elle un statut, et, si oui, ne faudrait-il pas le supprimer, lui aussi ? On ferait ainsi des économies et on éviterait de toujours ramener sur le tapis quelques vieilles lunes comme le Front populaire, les congés payés de 36, les acquis sociaux de 45, le vote des femmes, la légalisation de l’avortement, la majorité à 18 ans, le « mariage pour tous », la parité (pas encore effective pour les salaires), les services publics, les cheminots privilégiés, les fonctionnaires engraissés, les retraités assouvis, les chômeurs fainéants, etc.

« Du passé faisons table rase… » : ce slogan révisionniste avant la lettre devrait être récupéré par le pouvoir en place si l’on entend « marcher » à grands pas vers le « nouveau monde » promis pas seulement par un ministre nommé Collomb !

Ainsi qu’il est écrit (temporairement) sur la statue de la République à Paris, juste à coté de la mention de Mai 68 : « Ils commémorent, nous recommençons ». L’Histoire, ici prise en flagrant délit de mauvais conseil ou de référence sulfureuse, devrait être réservée par précaution minimale à quelques spécialistes, sous la houlette par exemple du fumeux et fâcheux Robert Faurisson. Mais le peuple, lui, avait-il besoin de rechercher dans les années anciennes – à l’époque de cette lanterne vacillante de la soi-disant « lutte des classes » – des leçons, des idées ou des espoirs ?

Non, il fallait viser avant tout l’efficacité, le pragmatisme, le réalisme, l’effacement du distinguo désuet gauche/droite : dorénavant, « la dette » et le budget commandaient, la France devait être gérée comme une grande entreprise avec des objectifs définis, un bilan, des « retours d’expérience », et un personnel jugé en permanence sur le rendement qu’il fournissait et sur l’enthousiasme qu’il avait intérêt à manifester dans le travail qui lui était généreusement accordé après un parcours semé d’embûches plus souvent que d’embauches.

Les monuments rappelant des époques révolues seraient logiquement abattus et les traces indigènes rapportées par le colonialisme (telles ces sculptures africaines et, pourquoi pas, ces antiquités égyptiennes) rendues à leurs légitimes propriétaires, spoliés au nom d’une idéologie désormais dépassée à l’heure du marché mondialisé.

Le dépité Marcel Campion aurait ainsi de nouveau le droit de faire tournoyer sa roue grotesque place de la Concorde – et ce, à l’emplacement même de l’obélisque de Louxor, réexpédié enfin vers son Égypte d’origine.

(la photo ci-dessus en cache une autre.)

(cliquer pour agrandir les photos.)

(Count Basie, Good Time Blues)

[ ☛ FIN ]

Tagué , , , , , , , , , ,