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Une expédition avec accusé de réception – 5 –

(Paris, voie Georges Pompidou, 28 février. Cliquer pour agrandir.)

Dans cette nuit câline (mais pas de Chine), nous avions été embarqués sur un radeau médusant, brassant, embrassant des flots, des nuées et des marées en tous sens, leur répétition ressemblait à un morceau en tourbillon de Philip Glass, le monde n’existait plus que par notre présence accrochée dans l’instant où le plaisir grimpait en volutes et où la lutte amoureuse était aussi violente que douce.

Au matin, le soleil franchit les persiennes comme un perce-neige d’été.

Dorothea s’était levée et habillée avant moi. Un jean, un pull gris plutôt moulant, une paire de Converse : elle semblait bien dans ses baskets. Ses beaux yeux tout cernés me dévisageaient.

On prit notre petit déjeuner en vitesse, chacun repensait au chapitre nocturne que nous venions de vivre et de parcourir ligne à ligne, bouche à bouche, peau à peau.

– C’est maintenant que tout va se jouer ! Es-tu prête ? demandai-je à Dorothea.

– Oui, Alphonse, nous allons réussir. Comme le moteur puissant de ta voiture, nous avons désormais du couple, me répondit-elle en riant.

J’avais pensé qu’il serait plus habile d’aller à notre rendez-vous en métro (la station Sully-Morland se trouvait juste à côté), car mon véhicule était peu discret. Et je ne souhaitais pas impliquer dans cette ténébreuse affaire l’ami qui me l’avait prêté. J’avais juste emporté mon pistolet avant de laisser la Bentley au parking.

Nous marchâmes jusqu’au souterrain urbain (étonnant que l’on n’ait pas encore songé à remplacer les ornements d’Hector Guimard par des laideurs à la Jeff Koons), direction la station Georges V, ce n’était pas  mais simple mais il y avait encore peu de monde à 7 heures.

L’adresse où habitait Alexandre Benalli était facile à retenir (l’immeuble avait hébergé un des sièges de la Gestapo parisienne) : 42, rue de Bassano (8ème).

Il nous fut facile d’entrer dans le hall à la faveur d’un visiteur qui en sortait. Sur les boîtes aux lettres, aucun nom connu. L’ascenseur nous propulsa jusqu’au cinquième étage. Dès la sortie dans le couloir, j’aperçus de loin une feuille collée sur une porte. Nous nous approchâmes, le texte m’avertissait ainsi :

« Coucou, l’ami ! Désolé, mais je suis parti faire un tour ici et ailleurs dans ma nouvelle auto, une Tesla. Je crois que les sex-tapes diffusées sur Internet, c’est vraiment ringard et dépassé. N’aie crainte, je laisse tomber : d’autres moyens pour animer le monde politique existent, je vais m’en occuper… Ciao ! A.B. »

Surprise et joie ! Le chantage s’était cassé la voix. La menace avait disparu magiquement, comme la fumée d’une cigarette électronique laissant derrière elle, pendant quelques secondes, un parfum étrange.

Nous nous embrassâmes avec fougue, nos langues n’étaient plus étrangères l’une à l’autre depuis notre nuit des longues caresses, le fléau avait été vaincu par un sort jeté dont on ignorait la provenance réelle.

Soudain, l’ascenseur redémarra tout seul vers le rez-de-chaussée. Dorothea se tourna vers moi et me dit tout de go :

– Il ne se dirige plus vers l’échafaud depuis 1981 !

Nous échangeâmes alors un dernier baiser pour accompagner cette remarque en guise de couperet cinématographique.

[ ☛ FIN ]

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