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Gérard Collomb découvre une nouvelle Amérique

J’étais descendu dehors et tout de suite quelque chose d’étrange m’avait frappé. Plus aucune voiture n’était garée dans l’avenue. Je pensais immédiatement que sur le côté où c’est autorisé, le tournage d’un film devait être en cours de réalisation et que l’on avait enlevé les véhicules récalcitrants. Mais la veille je n’avais remarqué aucun plot orange et blanc (comme c’est l’habitude) délimitant les emplacements qu’il fallait évacuer pour laisser la place aux  camions et cars de la production cinématographique.

Au carrefour suivant, c’était aussi le désert, des deux côtés la rue Marie-et-Louise semblait soudain bizarrement plus large. Le long du canal, aucun mouvement : le bateau-mouche était bien le seul à pouvoir se déplacer dans le coin. Je pensais alors qu’un nouveau « plan de (non)circulation » avait été lancé, sans prévenir quiconque, par la maire de Paris, afin d’éradiquer une fois pour toutes la pollution endémique.

Mais plus je marchais, moins j’apercevais des automobiles (y compris les Auto-lib’ électriques). Les cyclistes et les deux-roues motorisés avaient également disparu. Un calme surprenant régnait sur la capitale. Les bus n’empruntaient plus leurs couloirs, les taxis ne les suivaient plus comme des petits chiens fidèles et on n’entendait aucun klaxon deux-tons de police ou de pompiers, ce qui est vraiment rare, puisque les véhicules d’urgence avaient dorénavant le champ libre.

Je croisais un individu en jean et tee-shirt noir qui portait une cagoule (peut-être pour se protéger des caméras de surveillance ou de l’air vicié).

– Que se passe-t-il ? lui demandais-je.

– Vous n’êtes pas au courant ?

– Non, je découvre tout cela ce matin.

– Le ministre de l’Intérieur a décidé d’interdire la circulation automobile, y compris les camions et les camionnettes, dans toutes les villes de France afin de prévenir les attentats à la « voiture-bélier ».

– Ah ! Très bien ! On va pouvoir respirer enfin !

Évidemment, la mesure pouvait sembler quelque peu… radicale. Mais n’était-il pas temps de prendre les décisions qui s’imposaient – l’appel à la mobilisation des psychiatres ne devait sans doute pas suffire pour détecter les futurs terroristes – et d’en terminer une fois pour toutes avec la terreur assassine lâchée sur quatre roues ?

On gagnait également sur tous les plans : fin de la crainte collective d’être fauchés en se baladant innocemment place de la République ou dans les rues « piétonnes » du Marais, fin de la pollution « carbonique », fin des embouteillages et de la polémique concernant le passage prochain de la rue de Rivoli à une seule file, fin des accidents et des piétons ou cyclistes renversés par des 4 x 4 aveugles, fin du bruit, des odeurs de gaz d’échappement, des chamailleries voire des échanges de coups entre conducteurs…

Seul le métro était encore autorisé à rouler : des portiques détecteurs de métaux remplaçaient désormais ceux que l’on pouvait enjamber jadis sans complexe sous le regard placide des agents de la RATP, à l’abri derrière leurs cages de verre siglées « information ». Pour les courses, un wagon spécial était réservé aux clients qui étaient encombrés de paquets venant du BHV ou de chez Bricorama. Le nombre de rames avait été sérieusement augmenté.

Autour de Paris, un mur d’enceinte de sept mètres de haut, avec des gardes armés dans les miradors, avait été érigé. Seuls les piétons, après fouille au corps, pouvaient pénétrer à l’intérieur de la forteresse. L’approvisionnement des magasins se faisait de manière souterraine par des rames de métro dites « commerciales » dont la concession avait été attribuée à l’entreprise Vinci.

Certes, il n’était pas dit que les terroristes ne trouveraient pas un autre moyen pour faire éclater, ici ou là, leurs bombes s’ils parvenaient à les introduire au sein des villes. Mais du côté automobile, en tout cas, on était parés.

D’ailleurs, Gérard Collomb ne se déplaçait plus dans la capitale qu’en Batobus – à défaut d’une caravelle – sur la Seine et autres voies navigables. Quand il retournait de temps à autre dans sa bonne ville de Lyon, il goûtait alors aux joies des promenades sur le Rhône et la Saône.

Grâce à son initiative inouïe, il avait enfin découvert une nouvelle Amérique : celle de la bonne réputation et de la reconnaissance éternelle que lui vouait désormais le peuple de France.

(Paris, rue Jean-Pierre Timbaud, 11e, 8 juillet. Cliquer pour agrandir.)

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