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H.P. Lovecraft, « Commonplace Book », traduit, annoté et édité par François Bon (suivi d’un petit exercice à la clé)

J’ai acheté ce livre le 14 avril dernier chez Amazon et je l’ai reçu (il n’était pas véhiculé par un drone) le lendemain matin même. Fantastique – comme son contenu !

Le Commonplace Book est un carnet où H.P. Lovecraft a écrit tout ce qui focalisait son attention ou son imagination, débordant du minuscule format choisi, à comparer à côté de la taille d’un iPhone avant la version 7, une sorte d’aide-mémoire pour des « choses vues », à portée de ses yeux ou de ses idées d’invention (il l’utilisera de 1919 à 1934, dans une reliure cousue par lui-même, avec 220 fragments en tout).

Dans son introduction toute férue de précisions étonnantes (il est allé à la John Hay Library de Providence, USA, en juillet 2015, pour dénicher l’objet précieux et inaltéré, le photographier, puis le traduire, l’annoter et l’éditer lui-même), François Bon note cette remarque de H.P. Lovecraft : « This book consist of ideas, images, & quotations hastily jotted down for possibles future use in weird fictions. Very few are actually developped plots – for the most part they are merely suggestions or random impressions designed to set the memory or imagination working. Their sources are various – dreams, things read, casual incidents, idle conceptions, & so on. – »

=> « Ce carnet rassemble des idées, des images, des citations recopiées à la volée, pour l’éventualité d’un usage ultérieur dans les fictions surnaturelles. Quelques-unes sont déjà des sujets développés – pour la plus grande partie, elles consistent en suggestions ou impressions aléatoires conçues pour garder en état de marche la mémoire ou l’imagination. Leurs sources sont diverses – des rêves, des choses lues, des observations, des conceptions vagues et ainsi de suite – »

Car l’aventure se tient blottie dans ce recueil (1), souligne François Bon : « Ce qui fascine, ici, c’est de savoir que chaque note inclut la possibilité d’une histoire. Parfois, Lovecraft l’a écrite. Parfois, il a utilisé deux ou plusieurs de ses notes dans une de ses histoires. Mais les thèmes qu’il dégage, c’est notre propre imaginaire qui la construit, l’histoire.
On voyage dans une littérature à inventer. On s’envole vers notre possibilité de marcher solidement dans l’inconnu. Parfois, trois mots, une image suffisent. »

Yes indeed !

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(1) H.P. Lovecraft, Commonplace Book, Première publication partielle The Futile Press, 1938, domaine public pour le texte original. © 2016  François Bon & Tiers Livre Éditeur pour les notes et la traduction.

Avant de lire les pages du Commonplace Book dans leur suite chronologique, j’en ai ouvert une à l’aveuglette et je me suis demandé ce que cela donnerait si j’essayais de suivre et poursuivre les indications inscrites là par H.P. Lovecraft.

(cliquer pour agrandir les trois photos.)

Etranges rituels nocturnes. Des animaux dansent et défilent sur une musique

Ce soir-là, j’avais quitté la petite maison que j’occupais pour un mois dans la forêt, près de cette ville du Tennessee que je ne connaissais que par le nom d’un morceau de jazz de Glenn Miller. Son grand orchestre avait tout balayé sur son passage et on aurait pu même imaginer que son souffle puissant, qui avait perduré après la mort accidentelle de son chef en 1944, avait suffi à lui seul pour éteindre les dernières bougies de la seconde guerre mondiale.

J’avais pris pour habitude de faire une petite randonnée quand la nuit tombait, juste après le repas que je partageais avec mon fils Vladimir, que j’avais emmené avec moi car il n’était jamais allé aux USA et le hasard avait voulu (souvent le hasard décide alors que l’on croit vouloir) que nous connaissions les propriétaires de cette habitation, qu’ils nous avaient gentiment prêtée, toute faite de rondins accordés à l’environnement. Dans cette contrée, l’écologie relevait d’une pratique, pas seulement d’un discours.

Mon fils avait choisi de rester dans la maison, il regardait à la télévision un match de « snooker » dont il suivait attentivement les compétitions : en France il s’était adonné au billard américain. Dehors, j’avais emporté mon téléphone et ma lampe-torche car le chemin forestier n’était quasiment pas balisé et j’avais failli une fois me perdre en route lors de mon retour.

Maintenant, je marchais, des feuilles mortes crissaient sous mes grosses chaussures. Un hibou s’obstinait à répéter toujours la même injonction que je n’arrivais pas à traduire. Les arbres commençaient à s’agiter et leurs branches et leurs feuilles mouvementées désiraient sans doute me faire comprendre qu’un orage se préparait.

Quand j’arrivai enfin à un embranchement – il en existe aussi sur le sol – que je connaissais bien, j’entendis soudain une sorte de mélopée à la fois lointaine et proche. Une contrebasse, des trombones, des trompettes, des saxos, des clarinettes, des tambours et mêmes des tambourins s’étaient comme rassemblés pour donner un concert nocturne non prévu au programme.

Je m’approchai à pas plus lents vers la clairière où j’aperçus alors un attroupement d’animaux qui semblaient faire la ronde tous ensemble. Des moutons, dont l’un à cinq pattes, suivaient des vaches, qui elles-mêmes, paisiblement, marchaient derrière des chevaux blancs ou bruns trottinant aimablement. Quelques poules mettaient du désordre dans le spectacle en ne respectant pas ce qui apparaissait comme une sorte de « folie » étrange et pilotée (mais par qui ?) à distance.

Je me souvins alors d’une phrase lue dans une nouvelle de Lovecraft (traduite par François Bon), Le Chien, où l’auteur parlait d’« abominables instruments de musique ». Ici, l’harmonie régnait – sur un fil, oserais-je dire – et pourtant aucun musicien n’était visible. Les nappes sonores descendaient du ciel et agissaient sur le troupeau hétéroclite comme à la manière d’une puissante drogue. La « chenille » n’en finissait pas et de temps en temps une vache ajoutait au rythme du moment un contrepoint sonore judicieux.

Il était trop simple de penser au Carnaval des animaux de Saint-Saëns, dont je préférais en tout cas Le Cygne si calme et impérial ; il aurait fallu pouvoir baptiser ce cirque ambulant Symphonie de la bestialité apaisée ou Caravan, si ce dernier nom n’avait pas déjà été utilisé de façon irréfutable par Duke Ellington.

Ce défilé en cercle – contrevenant ainsi à tout aspect militaire des ordonnancements que l’on connaît en France le 14 juillet, y compris avec le bouc-mascotte en tête du régiment de la Légion étrangère – me faisait penser à un rêve rouge et bleu où le manège aurait été une immense boîte à musique. Enfant, j’aimais les chevaux de bois et les camions de pompiers, et les hélicoptères dans leurs vrilles limitées.

Ici, je n’enfourcherais aucune monture : une énorme colonne de vent s’était mise tout à coup à aspirer les animaux malades de la musique, ils s’élevaient dans les airs (c’était un vrai tableau à la Chagall) au fur et à mesure que la mélodie s’estompait et ils disparaissaient les uns après les autres hors de la clairière.

Je crus avoir subi une hallucination à la fois visuelle et auditive. Seule une cloche dorée avec son collier marron demeurait sur le sol, elle portait une inscription gravée dans le bronze : « Providence, 1928. »

Je l’ai ramassée, j’ai retrouvé facilement mon itinéraire, je suis rentré dans notre maison de bois et mon fils m’a dit : « Décidément, toi, quand tu te balades, tu ne reviens jamais les mains vides ! »

(Glenn Miller, Chattanooga Choo Choo)

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