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La Ronde du 15 juillet, sur le thème « Désert(s) » : Dominique Autrou et « Le Ruban vert »

Aujourd’hui, La Ronde, une suite de textes et photos échangés sur le thème « Désert(s) ». Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc.

Voici la liste des participants, telle que communiquée par Dominique Autrou :

Ci-dessous, j’ai le grand plaisir d’accueillir Dominique Autrou, tandis que ma contribution se trouve chez Franck Badlou.
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                                                            Le Ruban vert

        Avant même d’arriver chez lui, on aurait pu croire la moitié du jardin décoiffée, raccourcie par le miracle d’une tempête sélective, puis ramassée et découpée en petits morceaux consciencieusement fourrés, tassés dans plusieurs dizaines de sacs en papier kraft sur lesquels est écrit le nom du syndicat cantonal chargé de les récupérer, tous les jeudis matin en été, afin de les traiter pour en faire du compost à l’intention des équipes de jardiniers municipaux. C’était comme un édredon beige en barricade le long du trottoir, un mur antibruit inutile au vu de l’absence de circulation dans ce cul-de-sac. Pourtant, une fois le portail franchi, une étroite et presque invisible allée de graviers partage la pelouse sur une cinquantaine de mètres, au-dessus de quoi frênes, aulnes et saules sans âge et sans inquiétude se caressent le houppier au gré du vent d’est, ne laissant voir du ciel qu’un flottement, et quelques éclats dans les branches. Sans doute était-ce dans ces vides qu’il fallait deviner l’origine des quintaux de ramilles en attente de recyclage sur la rue. À quoi il faut ajouter une manière d’éducation ; après tout, rien ne l’empêche de « jeter à Marne », comme on dit ici, et de la même façon, curieusement quand on tient compte de la distance géographique, que je l’ai entendu autrefois à Saint-Pourçain, dans l’Allier et dans un contexte différent, s’agissant d’un gars un peu énervé dans un bar que deux autres clients, excédés, avaient fini par accrocher et à « jeter à Sioule » (si je n’ai gardé aucun souvenir du type qui m’avait raconté l’anecdote, ni de la raison pour laquelle il m’en avait fait part, en revanche je revois encore ses mouvements de bras illustrant ses paroles), ses déchets anodins dans la grande rivière toute proche comme font les Romanos, à force de chantiers clandestins et pour éviter de payer une quittance à la déchetterie, de leurs gravats accumulés de l’autre côté de la rivière, avec à leur décharge, si j’ose dire, le fait que ceux-ci restent en place, tumulus à moitié englouti en forme de presqu’île dont les moellons et les bouts de ferraille apparents dessinent avec précision une ville côtière, en même temps sans aucun danger puisque les péniches évitent cette boucle de la Marne ; tandis que ceux-là, emportés par le courant, risqueraient, aussi légers et putrescibles soient-ils, de provoquer l’embâcle sur quelque ouvrage batelier ou fluvial en aval, au premier rang desquels l’usine élévatoire toute proche qui puise dans la rivière l’eau nécessaire à l’équilibre du canal de l’Ourcq, et que deviendrait Paris —  sauf à mettre celui-ci en bouteille — sans l’eau de l’Ourcq pour couler dans ses veines ? En tout état de cause, le propriétaire tient à faire les choses proprement et facilement ; en témoignent, près de l’allée, un escabeau, un échenilloir et une antique brouette d’au moins deux mètres cinquante de long à roue ferrée dont l’empattement inhabituel, sinon anachronique, lui permet de soulever trois ou quatre sacs, près de cent kilos, sans effort particulier.

        Heureux dispositif, car José arrive sur ses quatre-vingt-dix ans. Si, à notre époque, ce n’est plus un exploit, quand un accident n’est pas trop vite arrivé pour précipiter vers la fin, cela suppose une provision de force physique et intérieure pour tisser l’ouvrage quotidien — a fortiori continuer de s’occuper des arbres, monter à l’échelle, mais surtout, je le savais par ouï-dire, tenir de front plusieurs vies associatives —, on le lit dans ses yeux, comme dans tous ceux des vieillards qui résistent encore et encore à la maladresse de celui qui insiste pour les aider, mais s’y prend forcément mal : « Parlons donc d’autre chose, je vous prie. » La maison lui vient de son beau-père, garagiste parisien originaire de la région. Celui-ci avait trouvé un endroit au calme pour oublier, les dimanches et la semaine d’été, les inhalations nocives auxquelles il était exposé du matin au soir au milieu des moteurs ; et Paris devait déjà être à moins d’une heure de là par le chemin de fer de la gare de l’Est. À l’origine cabane de pêche, rehaussée au début du siècle dernier sur pilotis de béton, c’est un cube de couleur crème aux boiseries sang de bœuf, élargi d’une terrasse à l’étage. Sur un panonceau vissé au-dessus de la porte est écrit « la Perchette », sans que l’on sache si le mot désigne le poisson ou l’ancienne mesure de terrain, peut-être les deux à la fois. De l’autre côté d’un couloir qui prend jour de toute part (il prend aussi l’eau, comme ce fut le cas il y a peu lors de la grande crue de janvier 2018, mais tout est prévu pour limiter les dégâts en cas d’inondation, la salle de plain-pied étant dépourvue de mobilier et de compteur, Linky attendra ; d’un coup d’œil rapide je n’y ai vu qu’un évier en zinc sur lequel une bouteille de Byrrh, une autre de Cinzano — et non pas de Clacquesin, comme j’avais d’abord cru lire par erreur —, cinq ou six cannes à pêche, chargées de leur moulinet, au garde-à-vous horizontal le long du mur opposé, au-dessus d’un canoë poussiéreux aux bordages d’acajou de chez Pierre Delmez, Le-Perreux-sur-Marne, merveille endormie qui a dû, en son temps, accompagner les premières baignades des enfants, deux vélos de ville, dont l’un pour dame, sans marque apparente, et puis la naissance d’un escalier droit tenu par un contrefort en fer forgé — un joli rayon de soleil s’y coulait, laissant deviner un étage radieux), on arrive sur un terre-plein en pente douce vers la rive, où subsiste un droit de passage. Là, ses racines plongeant dans l’eau près d’un Tabur 3 de 1975 dont la coque fut verte, un grand saule sursitaire, pour moitié pris dans la vase et dans un geste de déséquilibré saisi sur le vif, nous prête son ombre centenaire et nous lui en donnons louanges en sirotant une menthe et en parlant bas.

        À la surface de l’eau vibrionne, entre joncs et sagittaires, une compagnie d’alevins ; à trop les fixer on dirait les flagelles ondoyants d’une semence regardée au microscope. De temps à autre apparaît la bouche du brochet (ou de la perchette ?), d’un œil brillant il (ou elle) évalue la situation et gicle sur deux ou trois bestioles dans un éclat sonore qui fait fuir la troupe, puis tout redevient comme avant, l’incident est oublié et le fretin peut continuer son menu vagabondage. Plus loin, au centre du ruban vert, des remous en tourbillons entourent quelques détritus, soulignant la présence d’un haut-fond où, paraît-il, glisse la viscosité du silure à la tombée du jour et d’où celui-ci est capable, se projetant d’un grand coup de queue, d’engloutir la mouette qui aura eu le malheur de venir rêvasser par là. Sous la tonnelle, et sur un cahier, José dessine pour la énième fois ce qu’il n’a plus sous les yeux mais qui lui reste en mémoire, ou dans la mémoire de sa mémoire et qu’il lui arrive aussi de raconter, comme s’il avait trouvé un auditeur attentif, ravivant ainsi sa fièvre d’enfant qui le portait tous les dimanches au zoo de Vincennes puis à celui de Jardin des Plantes, à dessiner ours et singes en mouvement dans leur habitat reconstitué selon les critères d’une époque révolue. De là, lui-même ne se souvient plus des détails exacts, ou ne veut pas les dire, il s’était retrouvé à dessiner des motifs religieux pour le compte d’un fabricant de canevas de la Rive gauche, avant qu’une voix déterminante ne s’élève, plus haut que l’autre, lui demandant s’il y connaissait quelque chose à la photographie, ce à quoi il répondit non, mais je veux bien apprendre, ce qu’il fit en prenant des cours, mais surtout sur le tas, puisqu’il venait d’être embauché au Musée de l’Homme, heureux hasard de l’évolution qui mène de Saint-Sulpice au Palais de Chaillot, et qu’il allait y rester trente ans à photographier tout ce qu’on lui apportait de neuf en matière de vieux os et d’objets mis à jour dans les strates archéologiques du monde entier, ayant ainsi le privilège, sans quitter son studio et son laboratoire, de se déplacer dans les innombrables dimensions du temps et de l’espace, voyage immobile dans le champ de sa Linhof, quatre pouces sur cinq, précise-t-il. Nous étions faits pour nous entendre, tais-je.

        « Alors, il vous plaît mon désert ? Comme vous pouvez le voir, il n’y a personne. Pourtant, au Néolithique, on se croisait ici dans tous les sens. » En effet, depuis le matin je n’ai vu que deux passants sur le chemin de servitude, un voisin rentrant des courses avec son cabas et une promeneuse solitaire à la silhouette très contemporaine. Sans doute, sous la surface du ruban vert la situation est-elle bien différente, d’autres espèces fraient, sommeillent et se dévorent en grande agitation aquatique ou amphibie, ignorantes de ce qui se passe là-haut, et le soleil en transparence dans leur œil hypermétrope est comme la pleine lune à la fenêtre tandis que je scrute le fin mot de l’histoire à cinq cents mètres à vol d’oiseau du désert.

texte et photos : Dominique Autrou

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