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Visions [1/2]

« Le tiers livre et scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

La liste des participants de ce vendredi 3 mars 2017  et la recension de l’exercice sont établies par Marie-Noëlle Bertrand.

Ci-dessous, j’ai le grand plaisir de publier le texte de Christine Zottele tandis qu’elle m’accueille simultanément sur son blog est-ce-en-ciel.

Nous avons échangé deux photos prises dans deux musées et inventé un texte à partir de chacune d’elles, et du titre imaginé d’un commun accord : « Visions ».

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tokyo5_dh(cliquer pour agrandir l’image.)

Sitôt le seuil franchi, je compte mes pas. J’en fais systématiquement 79 le matin et 81 le soir, je ne sais pas pourquoi. Ces deux pas de plus du soir sont un mystère. Compter permet de me concentrer sur mon travail et surtout de concrétiser comme me l’a recommandé Dr Lhomme. Ensuite, je gravis les six échelons de ma chaise d’arbitre (qui n’entrent pas dans le calcul des pas) puis compte les pas de ceux que je ne vois pas. Lhomme froncerait les sourcils s’il m’entendait. Faut pas faire crédit à vos visions ! Il m’a répété et répété de ne pas m’enliser dans les abstractions – visions – élucubrations et de ne m’appuyer que sur ce que je vois, sur du concret. Les cent paires de chaussures au sol, ce n’est pas du concret, ça ? Je les ai touchées, comptées, décomptées. Parmi les 377 paires de chaussures d’occasion reçues, 180 étaient éligibles. C’est l’artiste en personne qui les a choisies. Nous en avons gardé 80 en réserve, au cas où. Sur les cent autres réparties sur le sol, certaines sont fixées au sol. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de visiteurs fétichistes en quête d’un frisson ou d’un souvenir souhaitant repartir avec chaussure à sa poche ou à sacoche. Quand j’en surprends un, je lui demande de manière courtoise de respecter l’œuvre d’art et de la remettre là où il ne l’a pas trouvée. C’est l’artiste lui même qui nous a recommandé cette formule. Il aime le désordre et les objets à plaisanterie.

Sitôt le seuil franchi, plongés dans la demi-obscurité, ce sont d’abord les écrans vidéo qui attirent l’œil des visiteurs. Des femmes à robes rouges s’immobilisent et vous regardent les regardant. Avant de buter sur une paire de baskets. De sourire devant le perroquet. Les ronds de lumière dans lesquels trônent des objets en bois sont des leurres. Ce sont des puits en fait avec l’autre monde, celui de la nature, par lesquels sortent les Kamis. Les esprits de la Nature, tout comme les performeurs, sont très facétieux. De petite taille et porteurs de bonnets de laine de couleur vive descendant jusqu’au nez, Il est difficile de les distinguer. Le soir du vernissage, j’en ai approché un immobile sur un socle et au moment où j’allais lui poser la question, il a disparu dans la trappe prévue à cet effet. J’en ai déduit qu’il faisait partie de la performance orchestrée par Taro Izumi. En revanche, hier, c’était autre chose. Je prouverai à Lhomme que ce n’était pas une vision. Comment des invisibles pourraient-ils être vus ?

Sitôt le seuil franchi… Non, Lhomme, ils n’ont pas eu de seuil à franchir. Ils ou Elles étaient là au beau milieu de la courbe. Une chaussure a bougé. Et aucun visiteur à proximité. D’ailleurs, il y avait très peu de visiteurs en cette dernière heure d’ouverture. Ma dernière heure de service également. La fatigue certes, pas la berlue. Je me suis rappelé que chaussure se disait hyapat en quenya (haut elfique) et kutsu en japonais. Lhomme désapprouve le temps passé à l’apprentissage de la langue des elfes et des kanjis japonais. J’en connais 180 maintenant. Il dit que je dois développer une vision d’avenir et non encourager mes vieilles chimères romantiques. J’allais descendre de mon perchoir pour faire les cent pas et me dégourdir les jambes quand je les ai vues ! Les chaussures se sont mises en branle et à danser comme dans un conte de Gautier ! Elles se dépareillaient, s’accouplaient à de nouvelles célibataires, se coursaient follement les unes après les autres, dans tous les sens et ce, dans un brouhaha de rires en cascade. Quelque chose est tombé – un son sec et mat, une sorte de « Pan ! » et tout s’est arrêté. Les chaussures sagement réunies côte à côte dans leur paire d’origine.

Mon service terminé, j’ai compté mes pas avant de trébucher sur une basket isolée. Puis sa compagne. Deux faux-pas à soustraire des vrais et pour la première fois, le compte y était. Soixante-dix neuf pas, qu’en dites-vous, Lhomme ?

texte : Christine Zottele
photo : Dominique Hasselmann (Paris, Palais de Tokyo, 15 février)

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