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« Vers un écrire-film #04 ⎜ quand Modiano mène l’enquête » : ma contribution à l’atelier d’écriture de François Bon

Dans le cadre de l’atelier d’écriture de François Bon « vers un écrire-film #04 | quand Modiano mène l’enquête », vous trouverez ci-dessous ma contribution publiée récemment (fragment d’enquête n°[9]), parmi d’autres, sur le site Le Tiers livre.

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(scan : cliquer pour agrandir.)

Leurs deux visages se croisent dans mes souvenirs : un poète et une actrice de cinéma, la beauté écrite et la beauté filmée.

Je ne sais plus s’ils ont réellement existé puisqu’ils ont disparu depuis que je les ai rencontrés, à peu près dans le même quartier de Paris, il y a sans doute des siècles et des siècles.

Ils ont pourtant laissé des traces, pas besoin de loupe ou de relevé d’empreintes : la mémoire imprime comme selon la méthode Bertillon (pas celui des crèmes glacées pour touristes).

Parfois, je les revois : ce n’est ni un livre, ni un film, juste des mots et des images qui s’évadent quand le temps est à l’amour, à l’ancienne, à l’oubli devenant vérité par l’entremise d’un palimpseste inattendu.

Sa librairie s’appelait « Le Pont traversé », elle se tenait au 16 de la rue Saint-Séverin, Paris, 5ème. Je l’avais souvent aperçue, c’était bien après Mai 68, et un beau jour j’entrais dans cet espace dont les murs étaient comme entièrement fabriqués en papier.

Je savais qu’il s’agissait de Marcel Béalu, je possédais le « Poètes d’aujourd’hui » n°133 qui lui avait été consacré en 1965 aux éditions Pierre Seghers, ce format presque carré à la couverture bleu pâle avec son portrait en noir et blanc, l’air un peu mécontent. J’avais lu plusieurs livres de lui, dont « L’Araignée d’eau » (qui devint un film de Jean-Daniel Verhaeghe en 1971), et j’aimais ce mélange de réel et de fantastique, cette ondulation poétique comme lorsqu’un galet lancé rebondit à plusieurs reprises sur la surface d’une eau dormante.

Marcel Béalu m’impressionna par son regard clair, j’osais lui exprimer mon admiration et lui parler de son « œuvre » que j’aimais puis je me faufilais entre les rayons de sa caverne mystérieuse.

Ce poète devant moi était-il réel ? Pourquoi devait-il jouer au libraire au lieu d’écrire ? J’avais l’impression de me trouver dans une séquence surréaliste (il fut un lointain cousin du groupe mais tenait surtout à son indépendance individuelle), face à un doux monolithe qui disparaîtrait peut-être bientôt dans la forêt profonde ou dans un trou aquatique.

L’enseigne de sa librairie – qui déménagea par la suite, en 1971, pour occuper une ancienne boucherie dans le 6ème arrondissement, au 62 rue de Vaugirard – m’avait fait penser à une remarque célèbre d’André Breton, figurant dans « Les Vases communicants » (Gallimard, 1955, page 52), faisant allusion  au film muet « Nosferatu le vampire », de Murnau (1922) : « la phrase que je n’ai jamais pu, sans un mélange de joie et de terreur, voir apparaître sur l’écran : « Quand il fut de l’autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. ».

Or, « Le Pont traversé » renvoyait au titre d’un livre de Jean Paulhan écrit en 1921. Mais qu’importait ? J’avais acheté à Marcel Béalu lui-même son livre « Le Bien rêver », carré comme un pavé mais vraiment plus léger, je l’avais glissé dans mon sac comme une arme intellectuelle.

Le livre qu’a consacré Jean-Jacques Khim à Marcel Béalu s’ouvre par cet envoi : « Agnès Béalu, vous êtes encore une petite fille. Demain, vous appartiendrez à l’adolescence, qui forme le meilleur public des « Poètes d’aujourd’hui ». C’est pour la jeune fille que vous serez et tous vos amis de cet âge que j’écris cette étude sur un poète qui est votre père. J.-J. K. »

Je savais, quand j’ai parlé avec Marcel Béalu, que Max Jacob avait manifesté pour lui une grande amitié : celui-ci mourut le 5 mars 1944 à Drancy, et le poète-libraire le 19 juin 1993 à Paris. Les cercles des années troublées s’étaient rejoints de manière concentrique.

Et c’est dans le même périmètre du Quartier latin que je devais me retrouver face à face avec l’actrice Monica Vitti, à peu près à la même époque. J’avais connu l’animateur d’un ciné-club à Besançon qui allait souvent à Paris et qui m’avait dit un jour qu’il me ferait rencontrer une personnalité célèbre du cinéma (il organisait des soirées de projection de films axées sur des réalisateurs).

Les petites rues près du pont Saint-Michel n’étaient pas encore devenues un circuit obligé des touristes hésitant devant les pizzerias italiennes ou les restaurants grecs. Elles gardaient un air « sorbonnard » décontracté, parcourues par des bandes d’étudiants plus attirés par les cinémas que par les gargotes qui commençaient à se multiplier.

Je ne me souviens plus du nom du cinéphile : en tout cas, il s’appelait Philippe et ce soir nous avions rendez-vous avec Monica Vitti, il voulait lui décrire son projet et la faire venir à Besançon pour qu’elle présente quelques-uns de ses films.

Quand elle apparut, j’eus l’impression que j’étais devenu metteur en scène : elle marchait devant moi, elle me souriait, ses cheveux bougeaient, ses lèvres aussi, ses yeux en amande exploraient le « set » dont j’étais comme le régisseur. L’ami Philippe fit les présentations, nous commençâmes à dîner. Il déroulait son projet, elle l’écoutait, elle acquiesçait avec cet accent italien charmant qu’elle modulait de sa bouche pulpeuse.

Je ne disais pas grand-chose : l’histoire défilait comme si j’étais légèrement en retrait, devant un moniteur, je regardais l’actrice comme une image et non comme une vraie personne. Cette ambiguïté, sans doute due à ma timidité lors de cette rencontre impromptue, dressait une sorte d’écran transparent, une paroi de verre qui m’empêchait de marquer plus visiblement ma joie d’être devant le personnage même de « L’Éclipse » (1962) ou du « Désert rouge » (1964), ces films si beaux et complexes d’Antonioni.

À la fin du repas, nous nous embrassâmes, je sentis les effluves du parfum de la belle Monica mais il ne m’était pas destiné. Nous nous séparâmes, je ne devais plus jamais la revoir. Le 4 mai 1988, j’appris par « Le Monde » (qui n’existait alors que sous forme papier) une nouvelle incroyable : elle était donnée pour morte – mais c’était une erreur. Comme si l’auteur de ce scénario macabre avait oublié de jeter à la corbeille une fantaisie de très mauvais goût.

Je repense souvent à cette grande actrice dont les films se dressent comme des stèles le long de notre civilisation artistique. Par jeu ou par inconscience, je rapproche alors Monica Vitti de Marcel Béalu : la poétique de l’une – son mystère en arrière-plan sur l’écran – joue avec les images de l’autre – son goût du fantastique capté par les mots écrits puis imprimés.

Dans mon souvenir, ils forment toujours un couple improbable et donc véritable, deux rencontres qui se sont télescopées mais demeurent sans que je puisse magnifier plutôt l’une que l’autre, deux hasards où les dés auraient joué chacun leur partie, il s’en serait d’ailleurs fallu de peu pour qu’ils tombent du mauvais côté.

Alors, sur le feutre vert du plateau en métal, ils avaient roulé inéluctablement vers deux moments d’un bonheur fugitif mais gravé à jamais.

(photo uniFrance Films.) 

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