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Il nous restera toujours du rouge à nous mettre sous les yeux ou dans le cœur

Ainsi, la messe est dite. L’ambitieux Emmanuel Macron sera sans doute élu président de la République le 7 mai au soir. Les ralliements pleuvent de toutes parts, le spectre tremblotant du FN a produit ses effets. La droite revient au pouvoir avec sa cohorte de gens dits « de gauche » ayant choisi, au premier tour, le candidat du libéralisme triomphant et sans masque. Durant cette campagne électorale, on aura si peu parlé de culture : hier, j’ai repensé à un poème d’André Breton, je me contente de le recopier ici, histoire de ne pas être asphyxié par l’effet de souffle délétère de l’épisode politique de dimanche soir et du si décevant mois de mai qui s’annonce.

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« Fourier qu’a-t-on fait de ton clavier
Qui répondait à tout par un accord
Réglant au cours des étoiles jusqu’au plus grand écart du plus fier trois-mâts depuis les entrechats de la plus petite barque sur la mer
Tu as embrassé l’unité tu l’as montrée non comme perdue mais comme intégralement réalisable
Et si tu as nommé « Dieu » ç’a été pour inférer que ce dieu tombait sous le sens (Son corps est le feu)
Mais ce qui me débuche à jamais la pensée socialiste
C’est que tu aies éprouvé le besoin de différencier au moins en quadruple forme la virgule
Et de faire passer la clé de sol de seconde en première ligne dans la notation musicale
Parce que c’est le monde entier qui doit être non seulement retourné mais de toutes parts aiguillonné dans ses conventions
Qu’il n’est pas une manette à quoi se fier une fois pour toutes
Comme pas un lieu commun dogmatique qui ne chancelle devant le doute et l’exigence ingénus

Parce que le « Voile d’Airain » a survécu à l’accroc que tu lui as fait
Qu’il couvre de plus belle la cécité scientifique
« Personne n’a jamais vu de molécule, ni d’atome, ni de lien atomique et sans doute ne les verra jamais  » (Philosophe). Prompt démenti : entre en se dandinant la molécule du caoutchouc.
Un savant bien que muni de lunettes noires perd la vue pour avoir assisté à plusieurs milles de distance aux premiers essais de la bombe atomique (Les journaux)

Fourier je te salue du grand Canon du Colorado
Je vois l’aigle qui s’échappe de ta tête
Il tient dans ses serres le mouton de Panurge
Et le vent du souvenir et de l’avenir
Dans les plumes de ses ailes fait passer le visage de mes amis
Parmi lesquels nombreux ceux qui n’ont plus ou n’ont pas encore de visage

Parce que persistent on ne peut plus vainement à s’opposer les rétrogrades conscients et tant d’apôtres du progrès social en fait farouchement immobilistes que tu mettais dans le même sac
Je te salue de la Forêt pétrifiée de la culture humaine
Où plus rien n’est debout
Mais où rôdent de grandes lueurs tournoyantes
Qui appellent la délivrance du feuillage et de l’oiseau
De tes doigts part la sève des arbres en fleurs
Parce que disposant de la pierre philosophale
Tu n’as écouté que ton premier mouvement qui était de la tendre aux hommes
Mais entre eux et toi nul intercesseur
Pas un jour avec confiance que tu ne l’attendisses pendant une heure dans les jardins du Palais-Royal
Les attractions sont proportionnelles aux destinées
En foi de quoi je viens aujourd’hui vers toi

Je te salue du Névada des chercheurs d’or
De la terre promise et tenue
À la terre en veine de promesses plus hautes qu’elle doit tenir encore
Du fond de la mine d’azurite qui mire le plus beau ciel
Pour toujours par delà cette enseigne de bar qui continue à battre la rue d’une ville morte – Virginia City – « Au vieux baquet de sang »

Parce que se perd de plus en plus le sens de la fête
Que les plus vertigineux autostrades ne laissent pas de nous faire regretter ton trottoir à zèbres
Que l’Europe prête à voler en poudre n’a trouvé rien de plus expédient que de prendre des mesures de défense contre les confetti
Et que parmi les exercices chorégraphiques que tu suggérais de multiplier
Il serait peut-être temps d’omettre ceux du fusil et de l’encensoir

Je te salue de l’instant où viennent de prendre fin les danses indiennes
Au cœur de l’orage
Et les participants se groupent en amande autour des brasiers à la prenante odeur de pin-pignon contre la pluie bien aimée
Une amande qui est une opale
Exaltant au possible ses feux rouges dans la nuit »

André Breton, Ode à Charles Fourier (extrait), in « Signe ascendant » (Gallimard 1949, Jean-Jacques Pauvert 1967, Poésie/Gallimard 1968, N° 37, pages 109-112).

(Paris, quai de Jemmapes, 10e, 19 avril. Cliquer pour agrandir.)

(Miles Davis, So What)

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