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Comme un air (dans le temps) de Révolution…

La pièce de théâtre de Joël Pommerat, Ça ira (1), fin de Louis, qui se déroule en ce moment au théâtre de la porte Saint-Martin (Paris, 10e), apparaît comme la représentation jamais terminée de l’Histoire « en marche » : elle a beau durer plus de 4 heures trente (avec deux entractes), elle ressemble à une plongée dans les rêves, les aspirations, les désirs de changement de la société, comme si on assistait en temps réel à ce bouleversement social.

L’Histoire est en train de se faire. Le paradoxe est que l’on croit qu’il s’agit ici d’une parabole sur les récents événements des « Gilets jaunes », alors que la pièce de théâtre a été créée… durant l’automne 2015, à Mons (Belgique).

Prémonition, anticipation politique ? Assister au « Conseil des ministres » royal avec Louis XVI et son Premier ministre (et des finances, bonne idée, il lui manque juste le collier de barbe d’Édouard Philippe) est réjouissant.

La situation budgétaire de la France, à l’époque de la Révolution française, est en effet des plus alarmantes : le déficit est abyssal (la Commission européenne n’a pas encore établi son 3 % du PIB fatidique à ne pas dépasser), et « le peuple » crie misère.

La salle de théâtre elle-même représente l’Assemblée nationale : des acteurs y sont disséminés et interpellent la camarilla du souverain. On a presque envie soi-même (en plus d’applaudir à certaines répliques crépitantes) de se lever et d’apostropher ce roi, sûr de lui-même et dominateur jusqu’à sa déchéance qui se profile à cause de l’irrésistible mobilisation populaire.

Le grand art de cette représentation (dont la longueur semble un épiphénomène) est d’immerger le spectateur dans les débats idéologiques qui sont et demeurent les mêmes qu’à l’heure actuelle : l’économie doit-elle primer sur le bonheur – « une idée neuve » – les riches doivent-ils plus contribuer que les pauvres, par l’impôt, à l’égalité des citoyens, la démocratie est-elle vraiment représentée par cette « Assemblée nationale » (dont l’apprenti-monarque de l’Élysée voudrait maintenant, un jour de Congrès à Versailles, réduire d’un quart puis récemment d’un tiers (état ?) le nombre de représentants…

Au milieu des allées et venues de la démarche « sentencieuse » du roi (qui nous remémore la lente déambulation, un soir au Louvre, de notre bien-aimé Président tout juste élu), accompagné par son épouse (tout à fait dans le style « pièces jaunes » qui convient), et de ses thuriféraires en costumes gris contemporains mis soudain en face de « la plèbe », des « extrémistes » et autres « terroristes », la réflexion sur le pouvoir, ses petits arrangements, sa soumission aux puissances de l’argent et ses promesses dilapidées, l’importance de la force armée (incapable de « violences policières », formulation désormais taboue dans notre beau pays) prend une ampleur qui nous mène jusqu’au chaos final : fumées, explosions, démolition d’un échafaudage dont l’âge n’est plus mais la structure toujours bien vivante : celle de l’absolutisme à la tête, non encore décapitée, de l’État souverain.

Écriture, mise en scène, éclairages, bande-son (Daft Punk, Arno…), sono (parfois trop forte ou trop faible), jeu parfait des quatorze comédiens (sans oublier les intervenants dans la salle) : rien n’est à jeter sauf à vouloir chambouler le cours des choses – virtuellement parlant.

(Yvain Juilliard, « Louis », 5ème à partir de la gauche.)

(photos prises le 16 juin. Cliquer pour les agrandir.)

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