Archives de Tag: Alfred Jarry

L’horizon présenterait un jour le mot « Fin »

(Paris, 10.2.18. Photo : cliquer pour agrandir.)

Dans sa tête le tourbillon n’avait pas cessé, le monde demeurait sur son axe et les nuages inattentifs. Le ciel étalait ses croisements blancs, comme une nouvelle conquête de l’espace désormais plus jamais inviolable. Les oiseaux n’avaient qu’à bien se tenir, à moins d’être aspirés dans les turbines dévorantes. Il y avait le haut et le bas, la tête souvent se penchait en arrière, ou était reposée sur un oreiller, la vision s’élargissait sans qu’aucun bord ne la limite. Dans la lumière électrique le soleil faisait pâle figure, les spots semblaient l’effacer à jamais. Ici ou là, des traces de neige sur les trottoirs ou dans le parc attestaient le passage récent d’un épisode climatique apparemment inconnu – les mémoires l’avaient vite effacé pour ne pas encombrer les esprits de chapitres inutiles. Le froid rappelait à l’ordre les inconscients : l’hiver existait encore, il poussait ses offensives désordonnées mais sans doute machiavéliques. Lui, il rêvassait, se prélassait, sans autre souci que l’égrènement des minutes (de sable mémorial, aurait dit Alfred Jarry), des heures, des jours, de leur litanie jouée sur un clavecin mal tempéré, sur un clavier éclaboussé par une colère ignorante. Bach s’était éloigné sur la pointe des pieds dans son Leipzig glacé, les notes de musique imitaient les oiseaux pour lesquels les fils électriques ou téléphoniques servent de portées musicales, l’enchantement dépassait pourtant leur covoiturage parallèle, les poteaux de bois marquaient le retour à la ligne. L’horizon présenterait un jour le mot « Fin » en lettres blanches écrites sur écran noir comme dans les anciens génériques de films, la salle de cinéma se viderait, les rideaux absents se fermeraient alors, et on passerait joyeusement à autre chose.

(Miles Davis, Bag’s Groove)

Tagué , , ,