Archives de Tag: Buddy Rich

Comme un coup de fouet (« Whiplash ») de jazz

Whiplash-DH(Photo prise hier : cliquer pour agrandir.)

Ce qui littéralement percute dans le film Whiplash, c’est le scénario minimaliste qui donne et accorde ainsi toute son amplitude à la musique de jazz : puisque celle-ci n’est pas additionnelle mais représente le sujet inversé comme dans un miroir de l’histoire racontée par le cinéaste franco-américain Damien Chazelle.

L’affrontement qui se déroule entre l’élève ambitieux du conservatoire, amoureux des drums plus que d’une petite amie possible, et son prof à l’ego démentiel, tourne au « contest » violent et démesuré. Les membres de l’orchestre que celui-ci dirige sont soumis également à sa terreur, ses sarcasmes, voire à ses insultes (à ne pas prendre au pied de la lettre comme le fait Thomas Sotinel dans son article du Monde daté du 23 décembre, c’est une fiction…) : il faut que ça roule, que ça tombe droit, que cela soit carré.

Du début jusqu’à la fin du film – Apotheose now ! – la tension monte, l’incertitude devient le suspense taraudant, les partitions créent la partition entre les postulants au poste de titulaire des caisses et des cymbales.

Dans le cinéma où j’étais dimanche après-midi (MK2 Bastille, salle N° 4), la sono très puissante était heureusement au niveau de l’intensité sans doute voulue par le cinéaste. L’œuvre de Duke Ellington, entre autres, pouvait éclater, les gouttes de sang jaillir sur les peaux, les chiens aboyaient mais la caravane passait, impériale.

Chaque morceau de jazz (avec l’allusion à Buddy Rich) devenait, avec ses reprises, ses loupés, son rythme de lourd camion US sur une autoroute qui ne dévie pas de sa course et klaxonne/saxophone juste au dernier moment, une sorte d’aventure en soi, un météorite jeté – comme la cymbale lancée vers la tête de Charlie Parker par le batteur Phillie Joe Jones – dans la cosmogonie de la musique en marche et que rien ne saurait arrêter.

Cette fable sur les relations maître-esclave (et un certain machisme implicite), admirablement interprétée par Miles Teller (le batteur Andrew Neyman) et l’incroyable J. K. Simmons (le chef Terence Fletcher… Henderson ?), ainsi que Melissa Benoist (la serveuse Nicole) dans sa trop brève apparition, dure seulement 106’ : impossible de s’ennuyer une seule seconde, de ne pas se passionner pour la dialectique qui joue entre les personnages, la réussite ou l’échec de leur démarche, et le flux et l’influx imparables des vagues sonores.

Ici, la musique (« pour ceux qui aiment le jazz », bien entendu) balaie toute hésitation, toute convention autre que celle de son harmonie, de son « fucking time », de son aura, de son pavillon de trompettes ou de trombones libérés ou déchaînés.

Le groupe marche à la baguette, aux baguettes : le batteur est le moteur de l’orchestre, il possède l’instrument qui donne la pulsation, la vie, à l’ensemble qui atteint la zone rouge dans le compte-tours mais le « conducteur » dirige de manière rigoureuse – comme le cinéaste lui-même par son montage en syncopes – le véhicule immatériel qui entre par nos oreilles et en sort seulement une fois qu’il nous les a décapées, découpées, déchirées puis raccommodées et caressées à la fin de la dernière mesure.

On entend et l’on aperçoit, on touche alors comme un air de fantastique dans le jazz et ses protagonistes filmés de cette manière-là.

 (Duke Ellington with Charlie Mingus and Max Roach, Caravan)

Tagué , , , , , , , , ,