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Manifestation de contrebasses à l’église Saint-Merry, Paris

À côté de l’Ircam, qui organise le festival Manifeste 2018, se dresse l’église Saint-Merry : hier soir, elle est déjà remplie de monde, une sculpture descend du ciel, l’officiant apparaît.

Les cinq contrebasses l’attendent, telles des êtres humains avec de l’embonpoint mais une tête très mince à la Giacometti.

L’interprète (ou interprêtre ?), Florentin Ginot, escalade le premier cube carré, blanc, éclairé, après avoir déposé sa partition, défilant sur une tablette dans un support à ses pieds : il faut avoir bonne vue pour déchiffrer à distance l’envolée des notes des compositeurs modernes qu’il va lire puis transmuer ces signes en des volutes musicales étonnantes, envoûtantes, chantantes ou parlantes (il est équipé d’un micro quasi invisible).

Les compositions qu’il passe en revue, avec pour chacune d’elles le changement de l’instrument (allant même jusqu’à faire se déchirer de nombreux brins de l’archet pour l’un des morceaux), ouvrent alors des facettes, des miroirs, des labyrinthes que l’on n’aurait pas cru pouvoir être contenus dans le corps rebondi de ces contrebasses, souvent reléguées comme simple rythmique « de base » pour tel ou tel orchestre (sauf quand il s’agit en jazz d’un Charlie Mingus ou d’un Scott LaFaro).

Dans cet assemblage – comme on peut le dire de certains cépages d’un vin – où se succèdent et côtoient les œuvres de Rebecca Saunders (Fury, 2005), Gyögy Kurtág (Jelek, játékok, és üzenetekek, extraits, 2017-2018 pour la version pour contrebasse), Georges Aperghis (Obstinate, 2017-2018), Helmut Lachenmann (Toccatina, 2017) et Sébastian Rivas (We must, 2017-2018), l’instrument à grosses cordes est une caisse de résonance et de raison éclatées : il livre, grâce au musicien, des mystères enfouis non seulement dans sa propre caverne mais dans son bois, ses interstices, ses flancs, sa corderie.

Florentin Ginot explique dans le programme : « Regarder Rothko pour jouer Feldman, lire Beckett pour saisir certains gestes de Rebecca Saunders… Oublier l’instrument permet de l’approcher différemment. »

Le corps-à-corps avec l’énorme instrument, une sorte de combat de boxe ou d’amour, dure ici environ une heure : les contrebasses, épuisées, sont allongées à la fin sur leurs petits reposoirs. L’éclairage parcimonieux et juste a mis en valeur ces moments graves ou aigus de la prestation musicale sublime, moment écouté religieusement dans un cadre devenu alors en tous points artistique.

(toutes les photos sont agrandissables.)

(Gyögy KurtágJelek, játékok, és üzenetekek, extraits, version pour alto, 17. 3. 2017.)

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