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« La Ronde » du 15 mars sur le thème « Dialogue(s) », vu par Giovanni Merloni

Aujourd’hui, La Ronde, une suite de textes en échanges sur le thème « Dialogue(s) ». Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième etc.

Voici la liste des participants, telle que communiquée par Dominique Autrou.

La Ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant : 

Marie-Noëlle Bertrand =>

Jean-Pierre Boureux =>

Jacques =>

Élise L. =>

Dominique Autrou =>

Marie-Christine Grimard =>

Giovanni Merloni =>

Dominique Hasselmann =>

Céline Gouel =>

Franck =>

Noël Bernard =>…

— prochaine ronde le 15 mai —

J’ai ainsi le grand plaisir d’accueillir ci-dessous la contribution écrite et imagée de Giovanni Merloni, tandis que je suis invité chez Céline Gouel.

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« Una cosa rara, bellezza e onestà » dans le dialogue ! (1)

(Giovanni Merloni, Dialogues contrariés, acrylique sur carton, 65 x 50 cm, 2018.)

Cher Dominique,

Je t’avoue que depuis que je participe à La Ronde, une chose comme ça ne m’était jamais arrivée. Il s’agit sans doute de l’importance du mot « dialogue », qui demande, rien qu’à le prononcer, un engagement « à la hauteur du défi »…
Comme le « paysage » récemment évoqué et exploité dans une série d’admirables propositions, le « dialogue » et son opposé (« l’absence de dialogue ») font partie du quotidien de chaque être humain, intervenant aussi dans les rapports entre les États, les peuples, les cultures, les corps, les mentalités, les habitudes, et cætera.
Je me demandais, mon cher ami, pour quelle raison, au fur et à mesure de chaque Ronde, on découvre un mot plus grand, plus important et plus universel que le précédent. Dans cette mer infinie, je me noie, sans ressentir pour autant, hélas, la douceur dont parlait Giacomo Leopardi, ni le goût de la résignation que dicterait à ce propos un minimum de clairvoyance.

En me connaissant un peu, tu sais que je suis naturellement porté pour le dialogue, c’est-à-dire pour la recherche d’une vérité partagée. Et même aujourd’hui, profitant de La Ronde qui te demande de m’offrir un provisoire abri verbal et iconographique, je suis en train d’entamer un dialogue épistolaire avec toi, en espérant que tu es d’accord pour accueillir mes réflexions et digressions inopportunes…
Sans doute, pendant ces dernières années — plus que cinq — nous avons entretenu plusieurs dialogues entre nous, pour la plupart dans le domaine numérique ou télépathique. Cependant, nous avons eu aussi la chance de voir se développer en parallèle une amitié tout à fait traditionnelle, encouragée par notre commune appartenance au Xe arrondissement, où se détache notamment le canal Saint-Martin, avec ses deux ponts tournants, ses écluses et ses mystérieux bateaux en course lente.
Nous avons partagé la phase héroïque (pour moi) des commentaires, souvent assez fouillés, que je consacrais à tes articles sur Le Tourne-à-gauche et puis sur Métronomiques. Nous avons échangé quelquefois dans Les Vases communicants, dont nous sommes tous les deux redevables au génie insaisissable de François Bon, et puis, au jour le jour, nous nous sommes réciproquement « tenus au courant » au sujet de nos vies assez régulières et familiales ainsi que de nos éclats de fantaisie ou de désobéissance civile… toujours bien tempérée et maîtrisée, cette dernière, comme cette musique secrète que nous aimons tous les deux emprunter à la rue, aux passantes, aux vitrines, aux inscriptions plus ou moins séduisantes…
Nous avons partagé et partageons aussi la stupeur et la rage des citoyens obligés de survivre dans un monde qui évolue obscurément, dans une intermittence de beautés contradictoires et de violences contre notre vie même, véhiculant des menaces subliminales ou bien explicites à tout ce que nos ancêtres nous ont légué et que nous avons contribué à bâtir nous-mêmes…

Mais je reviens, excuse-moi, à mon propos initial. Comme je te disais, je suis sincèrement porté pour le dialogue, le plus souvent parce que j’en ai besoin, ou alors c’est en raison de mon penchant spontané pour les autres qui m’a appris une certaine aptitude à l’écoute. Et ce sont toujours des dialogues (non nécessairement basés sur les seuls mots) qui demeurent primordiaux dans la reconstruction mnémonique des rencontres en grand nombre qui ont marqué ma vie, lui imposant parfois des changements de direction et de sens, ou alors de haltes salutaires.
Il s’agit finalement et rétrospectivement d’un dialogue à deux échouant enfin dans un dialogue intérieur qui m’accompagnera toujours dans une alternance de jugements derniers et de phrases consolatrices ou encourageantes.

Par le dialogue, on n’atteint que très rarement une vérité convaincante et solide. Mais si le dialogue est sincère, il sera tout de même en mesure de nous octroyer ce qui est le plus rare à ce monde : un sentiment d’honnêteté et de propreté aboutissant à une beauté aussi sereine qu’indispensable.

J’avais un programme beaucoup plus vaste, mon cher Dominique, et regrette déjà de n’avoir pas eu le temps ni le bon courage pour exploiter les nombreuses suggestions venues à l’esprit au sujet du dialogue, et je regrette aussi de ne m’être pas accordé l’espace pour en dénombrer au moins les titres…

Autant dire que la suggestion du dialogue s’est finalement traduite dans mon cas dans le silence !
Ou alors dans une grande question solitaire : « si le dialogue — un bien commun de plus en plus rare et difficile à pratiquer — échoue si spontanément dans le souvenir de dialogues perdus, inexorablement coincés dans des endroits éloignés et révolus de la mémoire, est-ce que nous plongeons à présent dans un obscur sentiment d’incommunicabilité, de difficulté ou même d’inutilité situé au bout de n’importe quel dialogue, puisqu’en principe ses deux interlocuteurs vont demeurer de plus en plus figés en leurs certitudes et privilèges ? Est-ce que nous devenons tous méfiants et égoïstes et cela nous amène à nous passer de tout effort de dialogue dont nous escomptons dès le départ la faillite ? »
Je pense, par exemple, à la désinvolture de nos ministres et de notre président dans une action gouvernementale qui se passe de plus en plus d’un dialogue honnête avec les citoyens… Cela trouve symétriquement son miroir dans l’illusion d’un dialogue libre et exhaustif que nous inoculent internet et les réseaux sociaux.
Mais, puisque le succès de tout dialogue dépend de chacun des deux interlocuteurs, il est possible qu’une sorte d’analphabétisme de retour touche aujourd’hui la partie de la population qui devrait être la plus intéressée à cet instrument d’émancipation envers lequel elle a perdu toute familiarité.
Il faut donc espérer dans un prompt réveil des consciences, dans un retour à l’essentiel qui ne se sépare pas de l’attitude socratique de la recherche de la vérité, voire d’une condition humaine inspirée par la beauté et l’honnêteté.

En attendant ce réveil, plus modestement, cher Dominique, j’aurais envisagé, pour l’une de prochaines Rondes, le mot « souvenir (s) ». Avec la suivante suggestion personnelle :
« Existe-t-il dans notre passé un événement, un lieu ou alors une rencontre avec quelqu’un qu’on puisse appeler le plus beau souvenir de sa vie » ?

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(1) « Una cosa rara, bellezza e onestà », opéra de Vicente Martin y Soler (1786), citée par Don Giovanni dans la scène finale de l’opéra éponyme de W.A. Mozart et Lorenzo da Ponte.

(Giovanni Merloni, La ronde humaine, encre de chine sur papier 36 x 29,7 cm, 2018.)

Cliquer sur les images pour les agrandir.

texte et illustrations : Giovanni Merloni

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