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Hervé Guibert cet automne [2/2]

La machine à faire le vide

Constituée d’une cloche de verre posée sur un meuble de marqueterie fine et reliée à un système de pompes, de trompes et de roues par lequel l’air ponctionné de l’enceinte s’évacue, la machine à faire le vide est inexorable en ce qu’elle crée un espace irréel, dénué de toute particule, invivable pour tout objet sensible. Cette machine, dans les démonstrations de physique comparée, est devenue un jeu de société : on place sous la cloche de verre un oiseau vivant, puis on la referme en prenant garde que les lamelles et les disques de caoutchouc qui doivent assurer une étanchéité totale soient bien disposés, l’oiseau volette affolé sous la cage de verre à laquelle se collent les yeux glauques des participants, et quand la main décharnée, rongée aux acides, du physicien se met à actionner la roue et que l’air raréfié par les pompes se raréfie, l’oiseau ne flotte même pas dans cet espace vide de toute pesanteur, il ne peut plus voler, il est immédiatement plaqué au bois de la marqueterie, son cœur et les petites billes d’ivoire de ses yeux éclatent, l’ossature fragile de son bréchet se disloque, et on retire de la cloche, dans un sifflement de décompression, un petit amas poudreux et osseux, plumeux, légèrement liquide aussi.

Si l’on élargit l’enceinte de la machine à faire le vide à des dimensions humaines et que l’on actionne le système pneumatique après avoir enfermé un homme dénudé aux yeux bandés, le même processus se produit : la chair bleuit aussitôt, et l’homme est écrasé, cloué par la masse du vide, toute sa chair à la surface de son corps et de son visage éclate, taraudés comme sous le jet violent d’un acide, il ne reste bientôt plus que son squelette, comme une épine chauffée à blanc.

Hervé Guibert, Vice (photographies de l’auteur), l’arbalète gallimard, 2013 (pages 47-48).

(photos : cliquer pour agrandir.)

[ ☛ FIN ]

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