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Dans la souricière de la nuit

(Paris, hier, 06:30. Cliquer pour agrandir.)

Comme lui, quelques lumières vacillaient. Le jour n’était pas encore véritablement levé : une aurore hésitante semblait s’être installée à demeure. Il entrait dans la souricière de la nuit, habillé de noir pour mieux se dissimuler car il ne fallait surtout pas se faire capturer durant le couvre-feu. Personne ne se risquait dans les rues à ces heures silencieuses que seul transperçait le roulement bruyant des 4 x 4, couleur kaki, des patrouilles de La Sécurité du quotidien (LSQ). Même ses papiers d’identité ne lui auraient pas servi de sauf-conduit. La loi n’entrait pas dans les détails, aucune exception n’était admise ni envisageable. Qui irait d’ailleurs se promener quand tout le monde dort encore avant de rejoindre les usines du travail contrôlé par le gouvernement ?

Il y avait longtemps que les trottoirs avaient été débarrassés d’une faune pouilleuse et fainéante. Mais même la position debout, en dehors des horaires réglementaires, n’était pas plus autorisée ; les camps de rééducation à la sociabilité agréée avaient été multipliés. Les prisons n’étaient plus des lieux d’enfermement pour oisifs bien au chaud mais des Centres de formation au civisme (CFC). Le problème de la surpopulation carcérale avait ainsi été résolu d’une manière pédagogique : les professeurs en tenue bleu marine avec gilet pare-balles percevaient le double du salaire normal attribué aux enseignants de collèges, lycées et facultés par le ministère de la Rééducation nationale.

S’il était risqué de s’aventurer seul dans la nuit urbaine, quel plaisir pourtant de marcher dans ces rues désertes (la circulation à quatre ou deux roues à moteur était totalement interdite de 20 heures à 7 heures du matin) et de repenser au flux libre qu’elles permettaient de jour, sous réserve d’être électrifiée – les centrales nucléaires, qui turbinaient à 70 % pour l’ensemble de la production nationale, avaient été rapetassées et fournissaient l’essentiel de l’énergie que les autorités qualifiaient sans complexe de « renouvelable » puisque sa fourniture l’était par principe – et estampillée du macaron rouge « véhicule autorisé ».

Le piéton en règle devait arborer une étoile verte et noire sur le revers de la veste ou du manteau. Il ne croisait logiquement aucun passant puisque l’heure n’était pas propice aux incursions illégales. Un vent froid lui faisait hâter le pas : il frôlait les murs, il rêvait d’être un « passe-muraille » comme il avait pu le lire une fois dans un livre interdit et introuvable. Car la littérature était devenue une simple annexe de la propagande gouvernementale. Les écrivains travaillaient dans des bâtiments officiels, organisés en « open spaces », et leur rôle était de chanter les louanges du nouveau régime qui avait aboli « l’ancien monde ». Un seul organisme officiel était chargé de lire puis de dire « OK » aux œuvres qui avaient reçu l’imprimatur : Les Editions en l’État. Les éditeurs dits « indépendants » n’existaient plus depuis longtemps ; certains s’étaient reconvertis dans l’épicerie, d’autres dans la restauration ou l’immobilier.

Il regarda sa montre dont la trotteuse fidèle avait survécu aux bracelets électroniques obligatoires de marque SGDG (« Serve Goodness, Deserve God »). Il fit demi-tour et regagna son appartement. Dans le hall, une caméra était reliée à l’Organisme central de surveillance des citoyens (OCSC), on saurait donc qu’il était allé s’offrir une balade en dehors des heures légales : il recevrait un avertissement, prélude à un stage de trois mois de « réinsertion dans le droit chemin ». Nul n’échappait à la sanction suivant l’infraction relevée.

Le « noyau infracassable de nuit », comme l’avait écrit un poète, n’était plus qu’un lointain reflet trouble, minuscule esquif perdu sur l’océan de la mémoire engloutie.

(John Coltrane, The Night Has a Thousand Eyes)

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