Archives de Tag: « Le Nouvel Observateur »

Au hasard Cortazar

(Paris, 18 juillet. Cliquer pour agrandir.)

Dans un carton, j’avais retrouvé récemment ce numéro spécial du Nouvel Observateur (son titre est rabougri dorénavant), toujours incroyable par sa dimension : 44 cm x 32 cm, et réalisé par Robert Delpire sur 44 pages au total.

Parmi les contributions passionnantes, entre autres, de Susan Sontag, Alan Klotz, Sarah Moon, Sylvie Deswarte et Raymond Guidot, Claude Roy, Michel Frizot, et des photos remarquables en noir et blanc, j’ai focalisé une fois encore mon regard sur l’article qu’avait écrit Julio Cortazar, illustré par le choix d’œuvres de Walker Evans, Helen Levitt, Nancy Rexroth et Jacques-Henri Lartigue.

Ci-dessous, juste un extrait de ce texte intitulé Fenêtres sur l’insolite :

« (…) Dis-moi comment tu photographies, je te dirai qui tu es. Il y a des gens qui de leur vie entière ne collectionnent que des images prévisibles (ce sont en général ceux qui font bâiller leurs amis avec d’interminables projections de diapositives), mais il y en a d’autres qui attrapent l’inattrapable en toute connaissance de cause, ou grâce à ce qu’on appellera ensuite le hasard. Brancusi savait tout cela, lui qui posa la condition suivante à un jeune peintre inconnu qui était venu lui demander des leçons : il lui mit dans les mains un vieux Kodak et lui demanda d’aller prendre des photos de Paris et de les lui rapporter. Étonné de cette conduite Zen avant la lettre, le jeune homme prit les photos qui lui passaient par la tête, Brancusi les examina et comprit que ce garçon méritait de s’appeler, avant la lettre lui aussi, Victor Brauner. Ce qu’ils ne savaient pas, ni l’un ni l’autre, c’est qu’une de ces photos de rue contenait la façade d’un hôtel où des années plus tard, au cours d’une nuit pleine d’alcool, un verre lancé par le sculpteur Dominguez arracherait un œil à Brauner. L’insolite joua là un coup de billard complexe et se glissa dans une image qui ne semblait avoir que des fins esthétiques, en devançant le présent et en fixant (un viseur et derrière lui, un œil) un destin imprévisible.

Depuis que j’ai commencé à prendre des photos dans ma lointaine jeunesse de pampas argentines, j’ai eu le sentiment du fantastique dès l’instant merveilleux où le papier sensible, baignant dans la cuvette, répète en bref le mystère de toute création, de toute naissance. Les négatifs peuvent être lus par les professionnels, mais seule l’image positive contient la réponse à ces questions que sont les photos quand celui qui les prend interroge à sa façon la réalité extérieure. Je ne possède pas le don de capter l’insolite avec un appareil photo, mises à part quelques surprises mineures, mes photos ont toujours été la réplique aimable de ce que j’avais cherché au moment de les prendre. C’est pour cela, et parce que je suis condamné à l’écriture que je m’y suis dédommagé de la déception que me causaient toujours mes photos. J’ai écrit un jour Les Fils de la Vierge sans me douter que l’insolite m’attendait au-delà du récit pour me ramener à la dimension de la photographie l’année où Michelangelo Antonioni convertit mes paroles en images dans Blow-Up. Là aussi, le boomerang de l’insolite a tracé sa lente trajectoire : mon espoir et ma nostalgie de photographe sans pouvoir sur les forces étranges, éveillèrent chez un cinéaste le désir de montrer comment une photo où se glisse l’inattendu peut influer sur le destin de qui la prend sans soupçonner ce qui est tapi là-dessous. Dans le cas qui nous occupe, l’exceptionnel ne se répercuta pas sur la réalité extérieure : incapable de le saisir moi-même par la photographie, il me fut donné l’admirable récompense que quelqu’un comme Antonioni convertisse mon écriture en images et que le boomerang revienne dans ma main après un imprévisible vol de vingt années. (…) »

(Helen Levitt, Sans titre, vers 1948. Page 39, cliquer.)

(Herbie Hancock, Cantaloupe Island)

« Métronomiques » s’interrompt ici pour un moment estival.

Merci pour votre fidélité, prenez soin de vous, et à bientôt ! D.H.

Tagué , , ,