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°/° °/° À l’ère libre des « pigeons surveilleurs » °/° °/°

(Paris, canal Saint-Martin, 10e, 7 décembre. Agrandir.)

Soudain, il pensa qu’il était observé.

Non qu’il se soit agit de ces caméras de « vidéo-protection » (George Orwell ferait décidément toujours des émules) que l’on repère trop facilement, même si Paris n’en est pas encore aussi bien doté que la belle ville de Nice, ni de ces drones qui commencent discrètement par survoler les manifestants en attendant d’espionner de simples piétons.

Mais il se sentait surveillé par un pigeon !

L’œil rond du volatile ne laissait rien apparaître – et cela même était inquiétant : comme si son regard vitreux et sans signification imitait à la perfection celui d’un objectif vidéo.

Le promeneur savait pourtant bien que le nombre de pigeons parisiens n’était pas celui que l’on croyait : une « population » d’environ 23 000 volatiles, et non de 100 000 comme le pensait un vain peuple porté sur l’exagération dans tous les domaines.

Mais à quoi servaient-ils donc, ces drôles d’animaux ? Pendant la Première guerre mondiale, on avait su utiliser, grâce à une phalange de colombophiles patriotes, des « pigeons voyageurs » pour transporter (à la barbe des « Boches »), des messages stratégiques. Certains de ces postiers militaires de haut vol furent même décorés de la Croix de Guerre 1914-1918.

Alors, le ministre de l’Intérieur actuel – « GD » pour les intimes – eut cette idée de génie : faire implanter des mini-caméras dans les yeux des pigeons (« bisets » ou autres) afin de saisir à l’instant T tout individu ou événement dans Paris sortant des clous, entre lesquels ces oiseaux aiment particulièrement se balader à petits pas saccadés ou en sautillant.

Par exemple, il faudrait, à l’aide de seulement quelque 100 000 policiers, faire respecter le nouveau couvre-feu instauré à partir du 15 décembre à 20 heures (sauf pour Noël, fête chrétienne et intouchable), y  compris pour la soirée « bachique » du Nouvel An. Ces animaux discrets seraient d’une aide inestimable lors de ce genre de situations.

La transplantation, grâce à des puces RFID miniaturisées, était pratiquée par des médecins spécialistes (sous l’autorité d’un groupe de chirurgiens ophtalmologistes de renom) œuvrant à l’hôpital des Quinze-Vingts (deuxième sous-sol, couloir B 52).

Après l’opération, les « pigeons surveilleurs » (c’était leur nom officiel), dotés d’un statut d’auxiliaires de police, étaient lâchés dans la nature en ville et une mini-antenne implantée dans leurs queues permettait de transmettre « en live » au QG de la Préfecture de police les images récoltées depuis les rues, les trottoirs, les passages-piétons, les toits et cours d’immeubles, les balcons, les arbres, le dessous des voitures, les caniveaux, les cours de récréation, les galeries des Grands boulevards, les parcs et jardins, la tour Eiffel, les chéneaux et les vitres des appartements, les cheminées des bâtiments, les antennes de télévision, l’entrée des magasins, les parkings des grandes surfaces, les charriots à 1 euro, les sorties de cinémas (quand ils étaient ouverts), de concerts (idem), et les files d’attente devant les musées, surtout quand le visiteur impatient l’ouvre un peu trop.

Dans la salle de commandement, le Préfet Lallement se rappelait joyeusement « 14-18 », avec ses souvenirs de films historiques, et se délectait à l’idée que le bon temps était revenu. Les pigeons étaient enfin rendus au service de l’homme et les « petits pois » (comme l’avait déclaré Nicolas Sarkozy) n’identifiaient plus seulement les juges d’une magistrature « rouge ».

Les « télécrans » – pour reprendre un terme de l’ancienne et insurpassable traduction du livre « 1984 » – faisaient ainsi apparaître tous les habitants de la capitale dans les moindres de leurs activités. Les masques portés pour cause de pandémie gênaient plutôt la « reconnaissance faciale » mais ce n’était qu’une mauvaise passe à surmonter.

Certes, on n’avait pas encore atteint le niveau de certaines villes asiatiques en termes d’installation de caméras de vidéo-surveillance : il ne fallait pas chinoiser pour autant.

Pour leur part, les « pigeons surveilleurs » apportaient un concours inestimable à la police et au gouvernement français dans sa marche résolue vers la « sécurité globale ». Les citoyens – sauf quelques irréductibles déjà fichés – n’exprimaient pas du tout, pour 51 % d’entre-eux (enquête Sofres du 2 février 2021), le sentiment d’être « pigeonnés » par cette innovation de la formidable « start-up nation ».

Le Président Macron, désireux d’apporter sa touche personnelle à cette avancée démocratique, venait d’ailleurs d’exiger que chaque pigeon enrôlé dans les « forces de l’ordre » (FDO) soit équipé désormais de deux bagues aux pattes.

(Charlie Parker, Ornithology)

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