Archives de Tag: rue Louis Blanc

À la faveur de la nuit [2-2]

M 8.1.22_DH

(Paris, 8 décembre. Agrandir.)

Nous devisions tranquillement dans le café où ne restaient plus que quelques attardés avant que le moment fatidique du couvre-feu (20 heures) ne sonne. Soudain, nous entendîmes des sirènes de police montant de la rue Beaurepaire. Trois Peugeot 5008 grises, tous gyrophares clignotant bleu dans la nuit, s’arrêtèrent en trombe devant notre terrasse. Une douzaine de policiers cagoulés en descendirent, fusils d’assaut brandis, et se ruèrent à l’intérieur de l’établissement.

En réponse aux hurlements de la horde, nous levons immédiatement les bras en l’air. On nous fouille, on nous passe les menottes, sans réponse à nos interrogations, et voilà qu’on nous embarque en vitesse dans les voitures (confortables) des flics. Ils roulent à toute blinde, les sirènes nous cassent les oreilles, on croirait qu’il y a le feu quelque part.

Une fois arrivés au commissariat de la rue Louis Blanc, où trône toujours dans le hall d’entrée, en format gigantesque, la « Déclaration des droits de l’homme et du  citoyen » de 1789 – imposée il y a des siècles par le ministre mitterrandien Pierre Joxe – on nous emmène illico dans deux bureaux où chacun de nous doit répondre à un simulacre d’interrogatoire par un Officier de police judiciaire.

– Votre compte est bon. On va vous transférer à la prison de la Santé, vu vos charges de « complotisme et atteinte à la sûreté de l’État », en attendant que vous passiez au tribunal, sans doute la Cour d’Assises, dans un mois, dans un an.

– Mais peut-on rencontrer avant un avocat ?

– Les avocats ne sont plus habilités à pénétrer dans les locaux de police, c’est le décret présidentiel N°2025-762 du 28.9.2025 que vous devriez connaître !

– Et en prison ?

– Non plus, c’est trop dangereux pour eux.

Claquements de portes incessants, concert d’objets métalliques, cris, tintement des trousseaux de clés, commandements beuglés par des matons masqués, odeur écœurante… le décor était tel qu’on n’osait l’imaginer. La prison de la Santé portait bien son nom : l’acception « mentale » manquait juste dans l’appellation. Et c’était là qu’on allait nous laisser croupir ? Pour avoir osé « résister » à l’ordre des choses ?

Il fallait profiter de ces semaines, de ces mois, peut-être de ces années : méditer, philosopher, faire de la métaphysique (à défaut de culture physique), observer, mémoriser, imaginer : un long tunnel d’activités spirituelles, un séjour comme monastique durant lequel se « ressourcer », se « transformer », gagner les hauteurs de la contemplation (non de la résignation) et d’une certaine ataraxie venant remplacer enfin l’agitation désordonnée, le funambulisme circulatoire, la précipitation quotidienne, la peur de tous les instants, la mort affichée du lendemain – et l’accès enfin à un succédané d’éternité sous les barreaux avec un coin de ciel pour témoin.

(D.H., Nocturne avec notes éparses)

[ ☛ FIN ]

Tagué , , , , ,
%d blogueurs aiment cette page :