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Quelques photos prises à main levée lors de « Soulèvements », l’exposition de Georges Didi-Huberman au musée du Jeu de Paume à Paris [4/4]

Après mon billet d’hier sur l’expo « Soulèvements » de Georges Didi-Huberman, une aimable correspondante, Isulana Bianchi, m’a envoyé sur Twitter une photo (voir ci-dessous) qui pose la question de l’utilité de ce genre de… manifestation culturelle.

La réponse est pourtant claire : le courageux anonyme qui gribouille sur une affiche dans le métro – service public qu’il utilise peut-être sans complexe en sautant par-dessus le portillon – estime que tout cela ne sert à rien sauf à donner quelques « frissons à la bourgeoisie ». Mais alors, toute mention, rappel, création prenant appui sur des souvenirs éventuels d’événements concernant des épisodes historiques, « révolutionnaires » ou non, ne devrait jamais avoir lieu, ne serait-ce que pour instruire (comme on le voit dans l’une des dernières photos de cette série) la jeunesse et la population en général en leur montrant que des hommes et des femmes se sont toujours engagés dans les luttes de gauche, souvent au péril de leur vie, et que cette leçon est porteuse d’espoir ?

Ainsi, d’après ce graphomane, la photo, la littérature, la peinture, les dessins, les films, les vidéos, les installations dans une exposition abordant le thème des « soulèvements » seraient nuls et non avenus. Il suffirait d’attendre LA révolution et le reste (notre vie, en somme) ressemblerait à des broutilles, des broutements, des borborygmes face au drapeau rouge fantasmé de l’événement (ou l’avènement) mythique devant tout balayer – y compris sa propre représentation artistique, qu’elle soit antérieure, présente ou future.

Va donc ton chemin souterrain, petit(e) « révolutionnaire » en peau de lapin, et prie pour qu’un contrôleur de l’État ne t’attrape pas par le collet après que tu as peut-être enjambé, dans un « soulèvement » purement gymnastique, un tourniquet qu’il faudrait que tu démolisses avant d’utiliser ton feutre, subrepticement, sur l’affiche présentant un lieu et son occupation temporaire qui, malgré ton mépris, auraient pu introduire dans l’ignorance crasse que tu exprimes publiquement quelques ferments d’intelligence !

isulana-bianchi-18-1-17(cliquer pour agrandir.)

« Une ultime contradiction, et non la moindre, serait formulable ainsi : n’est-ce pas trahir cet « objet » si particulier – les « soulèvements qui ne sont justement pas des « objets » mais des gestes ou des actes – que d’en faire des objets d’exposition ? Que deviennent les soulèvements et leur énergie propre sur les murs blancs du white cube ou dans les vitrines d’une institution culturelle ? L’objection du piano blanc ne risque-t-elle pas de se retourner dans la distance qui sépare toute exposition de ce dont elle traite ? Quelques-uns penseront peut-être qu’un tel projet esthétique – puisqu’il s’agit avant tout de montrer des images dont certaines sont des œuvres d’art – ne fait justement qu’esthétiser, et, du coup, anesthésier la dimension pratique et politique inhérente aux soulèvements. En proposant de mettre ensemble, dans l’espace public d’une exposition, de telles images, je ne cherche pourtant ni à constituer une iconographie standard des révoltes (façon de les amoindrir), ni à dresser un tableau historique, voire un « style » transhistorique, des soulèvements passés et présents (tâche de toute façon impossible).
Il ne s’agit plutôt que d’éprouver cette hypothèse, ou, plus simplement encore, cette question : comment les images puisent-elles si souvent dans nos mémoires pour donner force à nos désirs d’émancipation ? Et comment une dimension « poétique » parvient-elle à se constituer au creux même des gestes du soulèvement et comme geste de soulèvement ? Qu’il suffise de se rappeler les phrases de Baudelaire en 1848 dans Le Salut public ou de Rimbaud en 1871 dans ses Lettres du voyant, les dessins de Courbet ou de Daumier, les films d’Eisenstein ou de Pasolini… Qu’il suffise de se souvenir de la formule avant-gardiste par excellence au sortir de la Première Guerre mondiale : « Dada soulève tout ! » Ne se passe-t-il pas la même chose aujourd’hui lorsque, dans son modeste calendrier 2016 – qui ne prétend pas au statut d’œuvre d’art –, l’hôpital social de Thessalonique, où sont soignés les plus démunis, ceux dont les services de santé de l’Etat ne veulent plus, met justement côte à côte L’Espoir du condamné à mort de Miró et le Non des Grecs aux plans actuels d’austérité, les barricades construites par les femmes de Barcelone en 1936 et les grands gestes adressés par les sauveteurs aux réfugiés syriens sur la côte de Mytilène ? (…) »

Georges Didi-Huberman, Soulèvements, catalogue, Gallimard/Jeu de Paume, 2016 (pages 18-20).

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soul41_dh(Barricade de la rue Saint-Maur Popincourt, Paris, daguerrotype du 25.6.1848. Merci à R.H. d’avoir soulevé le rideau.)

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soul44_dh(Autocollant disponible à la sortie de l’expo. Cliquer pour agrandir toutes les illustrations.)

[ ☛ FIN ]

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